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15 février 2015 7 15 /02 /février /2015 11:49
Revisitations

Il y a peu, à la faveur d'une balade en un lieu désert j'évoquais ce film avec Charlton Heston, Le Survivant, vu alors que j'étais enfant. Cela m'a donné envie de relire le roman de Richard Matheson dont il est tiré, Je suis une légende, que j'avais découvert voici une dizaine d'années alors que je commençais mon activité de chroniqueuse pour lelitteraire.com. En trois jours l'affaire fut pliée car le roman est court, simplement construit ‒ linéaire avec ce qu'il faut de retours en arrière pour donner un peu de profondeur aux événements décrits et instaurer de petites ruptures narratives différentes de celles causées par les ellipses ‒ et, lu en traduction, il ne prête guère le flanc au commentaire stylistique. Une histoire se lit sans qu'il y ait besoin de s'attarder aux phrases dont une musique, un style, seraient à déguster. Une lecture de croisière, si j'ose dire, comme on qualifierait certaine "vitesse". J'avais gardé du livre un souvenir à la fois précis et vague, de sorte que, sans avoir jamais l'impression de relire du déjà-lu, je ne me sentais pas non plus en terre étrangère... Une sensation proche, je crois, de ce que l'on ressent quand on revient quelque part après avoir été très longtemps absent: on reconnaît immédiatement une rue, un carrefour ‒ et, avec eux, quelques images nettes du passé ‒ mais on découvre ici qu'une boulangerie est devenue une boutique de prêt-à-porter, là que la devanture abandonnée aux toiles d'araignées prise dans son encadrement de bois moisi a été remplacée par une vitrine tout verre tout alu où s'égrènent telles des notes sur une portée des smartphones de toutes les couleurs sur leurs étagères transparentes.

Je me rappelais clairement du personnage principal, Robert Neville, seul survivant traqué chaque nuit par une troupe de vampires ‒ ce à quoi a été réduite l'humanité par un bacille qui s'est répandu à la suite de bombardements mais qui, étrangement, n'a eu sur lui aucun effet. Je me rappelais aussi de ses virées diurnes à travers une ville dévastée, de son acharnement à survivre et même à s'assurer un certain confort. Surtout, je me rappelais de sa fin. Et de ce que j'avais écrit en conclusion de ma chronique: "C'est le roman d'anticipation le plus désespéré que j'aie lu jusqu'à présent." En relisant le roman ce n'était pas lui que j'espérais retrouver mais plutôt le sentiment qui m'avait conduite à cette conclusion. Et je ne l'ai pas retrouvé... au point de me demander comment, pourquoi j'avais écrit cela. N'ayant pas davantage remis la main sur cette chronique ‒ disparue avec quantité d'autres archives lorsque lelittraire.com a "déménagé" voici trois ou quatre ans et que le fondateur/gestionnaire du site, seul à la barre, a dû réduire au minimum vital le nombre d'articles transférés, confiant à chaque contributeur le soin de sauvegarder son propre travail, ce que je croyais avoir fait en imprimant systématiquement mes articles au fur et à mesure qu'ils étaient mis en ligne mais, curieusement, ce texte-ci a échappé aux opérations... ‒ je ne puis pas même m'assurer que cette conclusion était effectivement écrite. L'aurais-je reconstruite, rédigeant a posteriori et par je ne sais quels jeux d'influences inconscientes une phrase imaginaire correspondant à un sentiment pareillement reconstruit? Il n'y aura bien sûr jamais de réponse à tout cela. Mais ces étranges télescopages entre objets concrets présents ou absents ‒ un texte, un livre, une chronique... ‒ et leur "subsistance mentale" aiguisent une interrogation qui me hante de plus en plus: qu'est-ce qu'un "souvenir"? De quoi se souvient-on? Et d'ailleurs, peut-on vraiment dire que l'on se souvient ou doit-on plutôt dire que l'on récrit sans cesse au fil du temps un événement, un sentiment, au gré de que l'on vit? Car je ne crois pas que ce que l'on évoque tel jour sous l'étiquette d'un "souvenir A" aura le même contenu à quelque temps de là sous une étiquette identique... Le "souvenir" fluctue et se meut en permanence, comme la personne qui "se souvient". Il s'altère, se modifie comme chacun de nous s'altère et se modifie d'instant en instant. Reste malgré tout un ancrage dans le passé, une sorte de point origine (dont je pense qu'il est fait d'un agrégat complexe de faits, d'événements, d'affects...), immuable lui mais auquel l'accès justement dans son immuabilité nous est refusé, à partir de quoi se tisse un fil continu de souvenance, et je dirais que la "mémoire" est, en définitive, non pas une somme de "souvenirs" plus ou moins juxtaposés mais un inextricable tissage de "fils de souvenance". Un tissu aux innombrables moirures et replis, d'autant plus innombrables que le temps conjoint aux accidents du vécu individuel les fait varier, et varier encore la manière dont on les "parlera", par le discours, l'image, voire par la musique ou quelque autre forme d'expression.

Ainsi donc, relisant Je suis une légende, je n'ai plus éprouvé cette torsion intérieure que j'associe au mot "désespoir": j'ai, au sens propre, découvert un roman très classique aussi bien dans sa construction que dans sa thématique ‒ une humanité détruite par un cataclysme planétaire, ici une épidémie successive à des "bombardements" dont il n'est d'ailleurs rien dit de précis, et d'où émerge une "société nouvelle" bâtie par les survivants. Ainsi Ruth confie-t-elle à Robert Neville, condamné à mort parce qu'il est différent, et seul dans son genre, de ces humains contaminés mais assez vivants pour réinvestir la planète: [...] nous avons appris à vivre avec le bacille. [...] Cette découverte nous a sauvés de la mort et nous aide à bâtir une nouvelle société.

Aujourd'hui, je me dis que cette idée de désespoir absolu gît dans le sort de Robert Neville qui meurt assassiné après avoir déployé tant d'efforts pour continuer à vivre pendant les trois années que couvre le récit et que, sans doute, à ma première lecture, cela avait occulté tous les autres aspects du roman. Je me dis, aussi, que cette occultation a très probablement sa source dans la force qu'insuffle à la narration la posture adoptée par l'auteur, à la conjonction de celle d'un "moi" que manifesterait un "je" et de celle du narrateur omniscient: la troisième personne règne jusque dans les monologues intérieurs, très fréquents mais presque jamais énoncés à la première personne. Ainsi des perceptions aiguës, des pensées fulgurantes affleurent-elles sans paraître émaner d'un sujet. Comme si le personnage n'agissait ni ne pensait mais était agi par le narrateur en même temps que par son propre "soi". Une situation que la fiction romanesque traduit excellemment... quand elle est bien menée.

Quant au film Le Survivant, je ne l'ai vu qu'une seule fois (à l'époque même où est censée se dérouler l'histoire...) et n'ai jamais cherché à le revoir. Je devine, maintenant, que l'obsession que je me connais pour les images de lieux désertes, ruinés, encombrés de détritus... a sa principale racine dans ce film ‒ ou plus exactement, dans le souvenir que j'en ai. Ce "souvenir", jusque dans sa dimension fluctuante et les altérations qu'il a sûrement subies, m'est à l'évidence plus précieux, plus indispensable qu'un rapport au film réel qu'en revoyant celui-ci je renouvellerais, "tuant" par là même ce "souvenir", vital tant que je n'ai pas épuisé ce que fondamentalement il me dit. Un "ce" incernable, comme de bien entendu et que je dois me contenter de poursuivre.

Richard Matheson, Je suis une légende (traduit de l’anglais – États-Unis – par Nathalie Serval), Gallimard, coll. "Folio SF", 2001.

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