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10 février 2015 2 10 /02 /février /2015 19:42
Il est encore temps......

Jusqu'au 21 février le vaisseau du Mariage de Figaro, mis en scène par Jean-Paul Tribout, est amarré au Théâtre 14. Le 6 janvier avait lieu la première parisienne et, pour avoir vu le spectacle l'été dernier à Sarlat je me réjouissais à l'avance d'entamer mon année théâtrale en revoyant cette pièce pleine d'énergie, de pétulance et de drôlerie, aux dialogues brillants où s'entend une indéniable tonalité révolutionnaire qui résonne encore en ce début de XXIe siècle au point que certains propos, notamment ceux que tient Figaro dans son fameux monologue, paraissent avoir été fraîchement écrits. Je jubilais à la perspective de voir comment le magistral ballet orchestré par le metteur en scène qui avait si justement habité la vaste scène montée place de la Liberté (pouvait-on rêver meilleure adéquation entre le "fond" d'un spectacle et le nom du lieu où il se donne?) allait se couler dans l'espace beaucoup plus intimiste du Théâtre 14. J'avais réservé ma place pour la représentation du 10 janvier et, tandis que j'étais sur le point d'envoyer mes vœux à toute l'équipe au lendemain de cette première le message a été séché net par l'annonce du massacre à la rédaction de Charlie Hebdo... Comment, après ça, adresser des vœux de "bonne année"? Et rebondir malgré tout quand, ensuite, les massacres se poursuivent? Les comédiens, eux, ont continué. Avec talent, avec panache: outre que le spectacle avait, à mes yeux, gagné en éclat depuis le mois de juillet je vis, en ce soir du 10 janvier, des artistes admirablement "Charlie". Sans bannière, sans slogan et sans annonce retentissante, avec quelques mots affûtés et confiés, au milieu des saluts, à celui qui venait d'incarner Figaro et d'en dire brillamment le monologue, la troupe entière, encore nimbée du climat joyeux de la pièce et de cette gaîté singulière qu'irradient les comédiens quand ils ont joué de tout leur cœur, la troupe entière s'est insurgée contre la barbarie. Mais peut-être la réaction la plus émouvante a-t-elle tenue en cela: avoir joué après la barbarie, avoir si bien réussi à faire exister, sur scène, le pétillement textuel et dramatique de la pièce de Beaumarchais, ses subtilités - sur quoi il convient, maintenant, d'insister.

Un plateau nu fermé en son fond par une simple paroi à plusieurs pans dont deux sont percés d'une porte, à peine visible dans les couleurs dont ils sont peints et qui reconstituent un ciel tranquille - un bleu clair parcouru d'imperceptibles nuances que des nuages tout en rondeurs, d'un blanc moelleux infléchi de gris évanescents: rien autre. Un ciel qui, s'il m'en souvient, est inspiré par l’œuvre de Fragonard - une référence picturale qui, me semble-t-il, se lit aussi dans l'affiche : le couple enlacé me rappelle assez nettement Le Verrou, cette toile dont le motif se met à foisonner dès lors qu'on en creuse un peu la lecture. Comme foisonne la personnalité de Beaumarchais, dramaturge certes, et fondateur de la SACD mais qui fut aussi un horloger de talent et inventeur d'un nouvel échappement (dispositif régularisant les oscillations du pendule ou d'un balancier d'une horloge ou d'une montre, indique le TLF), une sorte d'agent secret, un libertin... bref, qui eut de si nombreuses facettes que tenter de les assembler toutes ne ferait encore qu'esquisser l'homme nommé Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais. La nudité du plateau, à laquelle on ne s'attend guère au vu des indications de décor très détaillées que donne l'auteur pour chacun des cinq actes, est au contraire ce qui paraît le mieux y correspondre puisque à même de s'adapter à tous les environnements, de la chambre au jardin en passant par la salle du trône, et le fond de scène céleste pareillement - le ciel ne se tient-il pas toujours au-dessus des têtes, que l’on soit à l’intérieur ou à l’extérieur? Fond de scène qui, en outre, figurera le plein jour ou la pénombre crépusculaire selon la lumière dont on l'inondera.

Ainsi donc l’espace scénique s’offre d’emblée comme le champ de tous les possibles. Et dès les premières minutes, en guise de prologue tandis que s’égrène la mélodie bien connue des Noze di Figaro – l’opéra de Mozart sera, d’ailleurs, le fil conducteur du spectacle, renaissant à chaque noir, se colorant à la fin de sonorités jazzy pour donner au tout un ultime grain de fantaisie ‒ une petite foule de masques entre, va, vient, virevolte, emplit la scène d’une agitation fébrile qu’un personnage armé d’une toise semble vouloir régler. Puis la toise se fait brigadier, trois coups enfin… c’est la première scène. Que de sens dans ce prologue! la tonalité donnée à la fois par la musique et par le petit ballet de personnages, les masques annonçant les multiples quiproquos qui vont venir compliquer les préparatifs de mariage… Et Figaro toise en main, esquisse anticipée du rôle de grand ordonnateur qu’il va jouer. Voilà, en quelques minutes savamment concoctées l’esprit mis en condition. Il lui en faudra, de l’agilité, pour suivre sans se perdre les entrelacs amoureux – Figaro aime Suzanne qu’il va épouser mais il est poursuivi par Marcelline après qui soupire Bartholo… Suzanne tâche de se soustraire aux assiduités du comte Almaviva, que la Comtesse voudrait bien reconquérir et qui s’efforce de se dérober à l’amour de Chérubin, lequel, bien que charmé par la Comtesse, est loin de dédaigner Fanchette à qui il est fiancé… ‒ complexifiés par des péripéties secondaires surgissant à qui mieux mieux et qui sous-tendent tout un arsenal de stratagèmes ourdis par les uns pour déjouer les pièges des autres… Ce qui devait n’avoir que la fébrilité particulière aux préparatifs d’une noce se mue très vite en une "folle journée", magnifiquement dramatisée par Beaumarchais, et magistralement déployée, ici, par la conjonction d’une interprétation irréprochable et d’une mise en scène extrêmement habile qui, en faisant le vide sur le plateau, ne conservant, d’accessoires, que ce qui est indispensable pour qu’il n’y ait jamais hiatus entre les répliques et le jeu, laisse à l’exubérance de la "folle journée" une vastitude où elle puisse s’épanouir. Déplacements millimétrés, rythme effréné aux pauses opportunes, gestuelle et intonations toujours justes, diction impeccable : le texte brille, le jeu pétille, les intrigues emportent… On se régale.

Des coupes ont été opérées qui resserrent la pièce à l’essentiel des intrigues… et au plus fin des propos. En coupant, le metteur en scène a peut-être ôté à la pièce ce que sa longueur même avait de signifiant quand elle a été écrite (Beaumarchais prenait, avec Le Mariage de Figaro, une sorte de revanche sur un public qui avait exigé de lui qu'il raccourcisse son Barbier de Séville - Cf. la présentation d'Elizabeth Lavezzi dans l'édition GF "avec dossier" du Mariage). Mais cette longueur a perdu cette signifiance, aujourd'hui que toutes les durées sont admises, des marathons de plusieurs heures aux micro-représentations de moins d'une heure, et il me semble que le resserrement sert la portée profonde de la pièce, que Jean-Paul Tribout expose avec finesse et intelligence. Un spectacle rondement mené, net et précis – de la haute horlogerie, si je puis dire…
Deux heures qui font aimer Le Mariage de Figaro, Beaumarchais et, plus largement, le théâtre.

LE MARIAGE DE FIGARO OU LA FOLLE JOURNÉE
Comédie en cinq actes et en prose de Pierre-Augustin Car
on de Beaumarchais.
Mise en scène:
Jean-Paul Tribout
Avec:
Éric Herson-Macarel, Marie-Christine Letort, Claire Mirande, Agnès Ramy, Thomas Sagols, Marc Samuel, Alice Sarfati, Xavier Simonin, Jean-Marie Sirgue, Pierre Trapet, Jean-Paul Tribout.
Lumières:
Philippe Lacombe.
Costumes:
Aurore Popineau
Décor:
Amélie Tribout
Durée:
Environ 2 heures.

Jusqu'au 21 février 2015. Représentations du mardi au vendredi à 21 heures, le samedi à 16 heures et à 20h30. Réservations du lundi au samedi de 14 heures à 18 heures.
Théâtre 14
20 avenue
Marc Sangnier
75014 PARIS.

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