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28 février 2015 6 28 /02 /février /2015 15:03
Ardre le verbe - ou la Grande Consumation

Le 13 janvier 1947 au théâtre du Vieux Colombier, à Paris, la salle est comble qui attend Antonin Artaud ‒ et, parmi le public, d'éminents artistes dont Picasso, Breton, Gide... Il doit prononcer une conférence et il a, à cet effet, rempli trois cahiers d'écolier de textes qu'il prévoit de lire. Mais de ces trois cahiers qu'il a apportés il ne lira rien sinon quelques mots à peine intelligibles, suivis de sons et de cris ‒ cela durera, à ce que j'ai lu, de 21 heures à minuit. Et fut assez saisissant pour qu'André Gide écrive, peu après la mort d'Artaud:
Jamais encore Antonin Artaud m'avait paru plus admirable. De son être matériel rien ne subsistait que d'expressif : sa silhouette dégingandée, son visage consumé par la flamme intérieure, ses mains de qui se noie (Combat, 19 mars 1948. Cité dans Antonin Artaud. Œuvres, édition établie par Évelyne Grossmann, parue dans la collection "Quarto", Gallimard).
Comme si, incapable d'user du langage articulé, n'offrant plus à voir que ce "parler du corps" souvent plus éloquent et dont participent les cris, les murmures ‒ ces hérissements vocaux comparables à des gesticulations ‒ il atteignait à une vérité de l'être nue, d'une authenticité sans pareille qu'eût nécessairement masquée, travestie, un discours intelligible, fût-il irradié de ces arabesques sémantiques que seuls produisent la poésie, le surréalisme, les extases de toute sorte, spirituelles, oniriques, ou provoquées par les stupéfiants.

Une transcription du contenu des trois cahiers a été publiée sous le titre Histoire vécue d’Artaud-Mômo dans le tome XXVI des Œuvres complètes d'Artaud parues chez Gallimard et reprise isolément en 2009 par les éditions Fata Morgana, qui ont inséré en guise de frontispice une reproduction de la dernière page du premier cahier. Mais que penser de ce texte imprimé quand on découvre, à la fin de ce mince volume, l'avertissement de Serge Malausséna, le neveu de l'artiste: [...] En comparant les cahiers manuscrits avec cette transcription posthume, il s'avère que celle-ci est arbitraire et ne coïncide pas avec le texte initial laissé par l'auteur [...]? À quoi il ajoute, en outre, que le titre relève d’un amalgame qu’Artaud n’aurait vraisemblablement pas souhaité


Ce texte qu’il n’a pas dit, et que les lecteurs ne découvriront qu’à travers une version résultant d’une interprétation jugée arbitraire, demeure donc reclus dans les trois cahiers manuscrits, dans le mystère insondable d’une écriture dont je pressens qu’elle est aussi difficile à déchiffrer qu’ont dû l’être ses paroles lors de cette fameuse conférence. Une manifestation, peut-être, de la radicale inaccessibilité du sens, fût-on "éclairé" ou même "illuminé"… De toute façon, la régularité parfaite des caractères imprimés, la rigidité standardisée de la typographie suffisent à expurger un texte de ce que, à l'état manuscrit, il conserve en dépôt des émotions, des impulsions qui ont parcouru le scripteur au moment de son geste. Et cela, quels que soient l’habileté dont on témoignera pour identifier les mots effectivement écrits, le respect qu’on leur marquera, la sensibilité avec laquelle on saura transposer un tant soit peu d'émotivité par la ponctuation ou la disposition des phrases... Un texte imprimé aseptise la version manuscrite, la stérilise au profit de la seule intelligibilité graphique. Le sens, l’être du texte ‒ sa substance sémantique si l’on veut dire restant, elle, rencoignée dans une opacité qu'il reviendra à chaque lecteur de percer.

En lisant le bel ensemble paru chez Gallimard, Cahier. Ivry, janvier 1948, comportant sous étui un fac-similé du cahier manuscrit et un livret où figure la transcription du texte, établie, préfacée et annotée par Évelyne Grossman, j’ai pu voir combien était immense, dans le cas d’Artaud, la distance séparant l’écriture manuelle de la typographie. Sans même tenir compte de la perte que représente, au passage du manuscrit au texte imprimé, la disparition des dessins et des menus gribouillages, le fac-similé en soi – pourtant, ici, d’une qualité sidérante, restituant les infimes blessures du papier, les taches, les pliures, fidèle jusqu’à offrir des pages cousues par un fil de coton comme, jadis, les pages des cahiers d’écolier ‒, souffre d'un manque initial: il ne transmet rien du creux plus ou moins profond des sillons que la pointe du crayon ou du stylo a tracés, ces marques, dans la chair du papier, de l'intensité émotionnelle dont a été traversé l’écrivant. Le manuscrit, véritable sismogramme de ses états de cœur…

Une courte vidéo consultable sur le site des archives de l'INA, où l'on entend la voix d'Artaud et un commentaire de Roger Blin, donne un aperçu suffisant de ce que dut être cette conférence pour comprendre à quel point est extraordinaire le travail théâtral qu'ont fait, à partir de la transcription disponible, le metteur en scène Gérard Gelas et le comédien Damien Rémy, donnant à la fois à entendre ce qui a été, fût-ce de manière arbitraire, décrypté et à ressentir la souffrance le délabrement, la fièvre qui, sans doute, ployaient sous leur emprise le poète sur cette scène du Vieux Colombier.

Décor, accessoires et effets scéniques sont réduits au minimum: une table recouverte d'un tissu avec, derrière, une chaise, occupent seules le milieu du plateau; un verre d'eau est posé que rejoindront les trois cahiers apportés par le conférencier. Une bande son distille quelques applaudissements diffus en guise de prologue puis c'est l'apparition....

Avant même que les premiers mots soient dits s'expose comme un absolu de la souffrance et de la ruine physique: le conférencier arrive à petits pas, le corps voûté voguant dans un costume trop large, mal ajusté, élimé. Les cheveux pendent en longues mèches coagulées, le visage mal rasé est crispé - mâchoire serrées, joues creusées. Sortant des manches, les doigts sont agités de tremblottements. Mais les yeux luisent, d'un éclat dur qui transperce, comme si la seule énergie sous contrôle s'était réfugiée là. Une posture d'homme torturé jusqu'aux tréfonds que le comédien conservera de bout en bout sans faiblir, avec ses accès de frénésie suivis de "blancs" gestuels... Et une diction à l'avenant, constamment sur le fil entre la profération éruptive, électrifiée dont pas un mot ne sourd qui fut celle d’Artaud au soir du 13 janvier 1947 et la limpidité atone correspondant au texte typographié… Ni mimétisme des cris inarticulés, ni asepsie d’une lecture ordinaire mais une formidable création qui synthétise les deux : la voix dérape par à-coups imprévisibles, part dans les aigus ou s’abîme dans les graves, se tait, repart comme prise de galops – et malgré tous ces accidents chaque mot s’entend. Par moments ce flux halluciné s’interrompt ; le corps aussi se tait et une voix off, dénuée d’intonations, prend le relais. Puis l’éructation repart de plus belle ; les bras, les doigts vibrent à nouveau comme saturés d’électricité, le regard brûle, fébrile. Un engagement physique total, fascinant, que rehaussent de subtils effets de sonorisation faisant résonner le moindre tapotement, le plus infime reniflement – et ourlant la voix d’un saisissant écho sépulcral lorsque tombent les derniers mots
Et je n’ai pas du tout l’intention de sombrer.

Il faut, une fois le noir final traversé et la pleine lumière revenue, un temps pour revenir à soi et émerger de cette plongée en eaux profondes, secouer un peu sa torpeur pour applaudir comme il le mérite Damien Rémy… L’on n’est pas encore tout à fait là quand on gravit les marches pour gagner la sortie ; ne serait-ce pas un envoûtement qui opère?

Le spectacle a été créé le 13 janvier 2000, au théâtre du Chêne Noir à Avignon. Depuis, il tourne, de saison en saison, au gré des festivals et des haltes en salles comme, en ce moment, au théâtre des Mathurins à Paris*.

HISTOIRE VÉCUE D'ARTAUD-MÔMO
D'après la Conférence du Vieux-Colombier d'Antonin Artaud.
Mise en scène:
Gérard Gelas, assisté de Jean-Louis Cannaud.
Interprétation:
Damien Rémy.
Durée:
1h15.

* Jusqu'au 12 avril 2015 au théâtre des Mathurins (petite salle)
36 rue des Mathurins - 75008 PARIS
Réservations: du lundi au samedi, de 11h à 19h au 01 42 6
5 90 00.

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