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22 novembre 2014 6 22 /11 /novembre /2014 04:33
Détournement d'intention...

Depuis quelques jours, soucieuse d'utiliser enfin trois ou quatre films couleur périmés, je tâchais de trouver des sujets qui puissent m'offrir matière à réhabituer mon regard argentique à "penser couleur" et, en même temps, m'être d'assez peu d'importance pour que je ne sois pas trop mortifiée d'un résultat désastreux imputable à la péremption chimique. Je songeais au Jardin des plantes: un lieu d'autant plus attirant pour travailler son rapport à la couleur qu'en ce mois de novembre l'ensemble du site était investi par la FIAC 2014 «hors les murs». J'avais eu un aperçu de ce qui avait été installé en parcourant les pages que le site web du Muséum national d'histoire naturelle consacre à l'événement et quelque chose m’avait amusée, à défaut de me séduire, dans les photos mises en ligne – disons qu’en les voyant, je m’étais plu à imaginer les photos que moi je pourrais faire des objets exposés, m’abandonnant à mon exercice favori: construire mentalement des photos, vivre mentalement l’acte de photographier – viser, cadrer, mettre au point, déclencher… et râler ou jubiler selon que je penserai avoir «réussi» ou «raté» (entendez : «mis en adéquation ma visée et mon intention» ou «n’être parvenu qu’à un décalage radical entre l’intention et la chose vue dans le viseur»). Une fois la décision prise, sur le tard comme toujours, d'aller découvrir ce parcours il me fallut attendre que la météo prévoie une journée sans pluie avant qu'il soit désinstallé et, jeudi 20, le vague projet fut changé en acte effectif...

J'arrivai au Jardin du côté de la galerie d'anatomie comparée et de paléontologie et croisai, d’abord, Sans titre, de Vincent Mauger (2012. Bacs plastiques découpés), dont je m'étais dit que cet assemblage avait une structure qui allait me donner du film à dérouler. Mais face à l'objet réel, j’ai ressenti une telle déception que je n’ai même pas pris la peine de sortir mon appareil pour tenter quelques prises de vue. Un je-ne-sais-quoi m'a affligée, érodant une envie de photographier déjà rongée par une lumière en berne: le temps de rallier en métro le jardin depuis Créteil et l'infime rayon de soleil qui était enfin venu, à la mi-journée, déplomber le ciel sans l'éclairer vraiment avait disparu; c'en était fini de cette belle clarté opalescente propre aux atmosphères grisonnantes d'automne, tout était tristement aplati dans un jour sans lumière, comme mâché par la masse nuageuse L'envie photographique n'était cependant pas tout à fait éteinte puisque, ayant prévu de travailler dans des conditions de faible luminosité. j'avais équipé mon appareil d'un film à haute sensibilité (800 ASA). Alors j'ai continué mon chemin, ne cherchant plus qu’à demi les... [ici, imaginer un autre mot que «œuvre» qui ne soit pas aussi vachard que truc, ou machin… mais franchement, je sèche! bah, optons pour le très neutre «chose(s)»...] les «choses», donc, disséminées dont je n’avais pas retenu précisément où elles se tenaient, m’attachant à observer ce qui, des plantes, des arbres, de la géométrie des pelouses et des plates-bandes pouvaient être photogénique. J’ai ainsi poussé jusqu’aux grandes serres, où était installé Scissure signal, de Pierre-Alexandre Rémy (2014. Acier peint, élastomère teinte dans la masse). C’est en définitive un tuyau d’arrosage roulé sur lui-même qui m’a intéressée : l’enroulement dessinait des courbes plastiquement superbes mais surtout valait le jeu chromatique de son vert – à dominante bleue – avec celui de la pelouse sur laquelle il reposait, un vert beaucoup plus jaune. Et il avait une embouchure orange vif… Vraiment, beaucoup plus intéressant que Scissure signal!

Voyant se gâter le teint déjà bien cadavéreux de cette morne après-midi, et, de plus, résolue à ne plus chercher aucune autre fiaquerie, je rebroussai chemin vers la galerie de paléontologie mais l'appareil toujours prêt, au cas où... Bien m'en prit: mon attention fut soudain happée par des grumes de bois aux formes torturées gisant au bord d'une allée qui laissaient apparaître dans les béances de leur écorce brune noircie par l’humidité de fascinantes moirures rosées, confinant parfois au rouge sang-de-bœuf… Sitôt vues, je m’approche d’elles, commence à ne plus les scruter qu’au travers de mon objectif, tournant autour, me baissant, me relevant, posant genou en terre, essayant plusieurs cadrages, plusieurs mises au point – variations limitées par la mauvaise luminosité qui m’impose de maintenir une ouverture assez importante même à 800 ASA puisque, contrainte de ne pas réduire ma vitesse en deçà du 1/60e pour que le flou de bougé ne mue pas chaque image en gâchis, je ne puis jouir que d’une faible profondeur de champ. Tout à mes essais – à mes hésitations surtout… – je ne percevais plus grand-chose de ce qui m’entourait et fus brusquement tirée de ma scrutation hypnotique par le conducteur d’une chargeuse-pelleteuse qui devait ôter de là les grumes qui m'occupaient tant… «Je vais juste les déposer ailleurs; si vous voulez, vous pourrez continuer à prendre des photos là-bas», me dit-il en désignant l’endroit où allait être transporté le bois que déjà saisissaient les mâchoires d’acier de son engin. «Non, non, ça ira, je vous remercie… j’ai fini!» répondis-je. Puis un de ses collègues vint vers moi, et m’expliqua qu’ils abattaient des arbres malades, infestés par un parasite qui s’insinuait dans les troncs à la faveur de blessures. «Vous voyez, celui-là devant vous? Tout en haut, ce trou avec ce bourrelet noir, eh bien il est fichu, tout creux à l’intérieur… et celui-là, avec un gros champignon à l’échancrure des branches… lui aussi, on va l’abattre… C’est comme sur le canal du Midi, vous savez…» et de se lancer dans un récit serré, dont parfois certains mots m’échappaient tant ils étaient mangés par son élocution, son débit rapide… Pourtant j’écoutais avidement cet homme au visage couleur grand air et bonne chère, tanné, ouvert comme une main tendue auquel un bouc taillé court donnait une finesse, une distinction qui cassait un peu sa gouaille. Ses yeux, bleu vif qu’il plissait légèrement, me parurent traversés d'un infime éclat réjoui, malgré la gravité de ce dont il parlait. En l’écoutant – je m’en suis rendu compte après coup ‒ c’est une photo que je voyais, son portrait que je construisais en imagination, décliné en trois, quatre prises de vue… Bien sûr, je n’ai pas osé lui demander l’autorisation de le photographier. Et si, au fond, il n’avait attendu que ça? Peut-être a-t-il même été déçu que je ne lui dise pas «vous permettez que je vous prenne en photo?» et m’en tienne à le questionner sur les maladies des platanes? Qui sait… pour moi, ce sera encore de ces «photos-que-je-n’ai-pas-faites» à verser au dossier toujours plus épais des occasions gâchées.

Restent les quelque vingt clichés pris malgré tout. il me faut désormais attendre d'avoir fini d'impressionner la pellicule pour voir ce qu'ils auront capté de ces impressions visuelles que, je le sais aujourd'hui, j'ai davantage narrativisées que je ne les ai analysées photographiquement alors même que j'avais l’œil rivé à mon viseur. Une pente sur laquelle je glisse presque systématiquement: je brode du discours sur une image ‒ autrement dit, : rien qui se puisse photographier. Je n'escompte donc rien autre que beaucoup de déception.

Comble du dépit: le lendemain vendredi, que j'avais par un calcul basé sur des prévisions météorologiques par trop anticipées qui promettaient un temps pluvieux ce jour-là bloqué pour honorer divers rendez-vous, une lumière douce, filtrant d'un ciel uniformément ouaté, s'installait en fin de matinée pour durer jusqu'au soir. Une lumière certes assez présente pour vivifier les couleurs, mais qui eût cependant bien supporté les 800 ASA de mon film. Exactement comme j'aurais aimé qu'elle fût la veille...

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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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