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29 octobre 2014 3 29 /10 /octobre /2014 18:31
État des lieux (pas du tout autobiographique mais presque…)

L’on avait coutume, jadis, dès qu’avec le redoux commençaient à s’étirer plus longuement les journées entre l’aube et le soir, d’aérer de fond en comble les maisons que l’on avait tenues calfeutrées depuis les premiers frimas de fin d’été, d’ouvrir grand les placards – l’on profitait à plein des brusques afflux de vigueur qui, à l’instar des sèves réveillées faisant naître les feuillées nouvelles, allumaient dans les foyers une intense activité domestique attisée par ces vastes courants d’air frais et l’on extirpait de leur tanière linges empilés étouffés de leurs propres plis, vêtements salis attendant leur lessive, objets engourdis dans leurs linceuls de poussière pour les livrer pêle-mêle à la fureur de nettoyage qui, une fois l’an, révolutionnait pour plusieurs jours la maisonnée. C’était le «grand nettoyage de printemps».
Maintenant que nos modes de vie occidentaux, à la ville surtout, ne sont plus guère en phase avec les saisons ce n’est plus là qu’une locution figée, désignant toute opération de grande envergure par laquelle une maison, un appartement, une chambre laissé trop longtemps sans soins approfondis se trouve rafraîchi, expurgé de tout ce qui l’encombre indûment ‒ pas seulement propre, dépoussiéré, baigné d’une lumière neuve affluant par les vitres décrassées mais rangé.


C’est ainsi par un beau jour d’automne, ouaté dans la clarté humble d’un soleil comme mis à l’ennui par la masse indistincte de nuages insistants, qu’elle fut soudain saisie par ce qu’elle nomme, en souvenir d’une publicité qui l’amusait beaucoup quand elle était enfant, le «syndrome Tornade blanche» – un de ces brusques afflux d’énergie qui, sans crier gare, tout d’un coup la désengluent de longues semaines d’inertie morne pendant lesquelles toutes ses pensée, toutes ses émotions à peine écloses se fripent, s’étiolent, meurent comme s’affaisse et se répand en défaites une fleur fanée. Tristes jours que ceux-là, où son humeur noire n’est féconde que de moisissures livides sans que puisse y germer le moindre projet à même de fleurir. Sitôt pensé sitôt mouru… Mais la voilà, ce matin dès l’aube, tout entière prise par son «syndrome tornade blanche»: c’est en premier lieu le réfrigérateur qu’elle place au cœur de sa ligne de mire. Six mois au bas mot qu’il n’a pas été récuré quand les règles de l’hygiène la plus élémentaire prescrivent de laver au détergent léger l’intérieur d’un frigo, congélateur compris, une dizaine de fois par an. Six mois… oh, sans doute pas de quoi ménager un nid douillet aux salmonelles et autres bactéries nocives – elle n’entrepose après tout que des produits emballés, et rince toujours à l’eau fraîche avant d’essuyer avec un torchon propre ce qui paraît souillé au sortir du sac à provisions. Pas de quoi non plus accumuler en quelque recoin de vieilles denrées inachevées au fond de leur pot que la pourriture aurait gangrenée sans qu’elle s’en avise : le réfrigérateur est de format minuscule – un seul coup d’œil par la porte entrouverte suffit à embrasser les clayettes par en dessous, par en dessus, dans les coins (et puis, de toute façon, elle est si attentive à la conservation de ce qu’elle mange que rien de douteux ne saurait traîner là. Cela tourne à la paranoïa aiguë selon sa mère qui ne manque jamais de le souligner dès que la conversation roule sur les sujets alimentaires…). Mais enfin… il y a ces taches rebelles, là, dans le compartiment «boissons» où elle place ses paquets de café entamés, ces répugnantes traînées brunâtres toutes sèches – un sachet mal fermé? Et puis ces bacs, ces boîtes qu'hier elle a précipités à la va-comme-je-te-pousse (elle se souvient qu'elle était très en colère; à propos de quoi au fait?...) «Quel foutral!» aurait dit sa grand- mère…

«Allez, je m’y mets! s’admoneste-t-elle in petto. Un brin de ménage là-dedans ça ne fera pas de mal!» Une heure plus tard, l’affaire est pliée. Sur les clayettes, boîtes et bacs s’alignent en une géométrie plaisante, disposés de telle manière qu’un rapide jet de main puisse suffire à les extraire. S’il ne fallait pas prendre garde de ne pas laisser la porte ouverte trop longtemps elle s’attarderait bien à contempler son œuvre: quel repos pour le regard que cet arrangement parfait! Mais le réfrigérateur n’est pas seul à attendre qu’elle sévisse. Dans la cuisine il reste les placards – mais en moins d’une demi-heure tout est en ordre: à fréquenter trois fois par jour ces étagères et ces tiroirs, peu de risques que le désordre s’y installe durablement; une casserole sortie, on en profite pour épousseter l’ensemble de la batterie. Une assiette tirée de sa pile? Et c’est une vaisselle de tout le service… Dans le salon non plus elle ne sera gère accaparée: hormis son téléviseur il n'y que ses bibliothèques, et elle s'en occupe presque sans cesse, ayant à tout moment un livre à consulter, d’autres à ajouter au gré de ses acquisitions – tous gestes entraînant dans leur sillage, sinon une reconfiguration des alignements rendue indispensable par l’arrivée des nouveaux venus, du moins un vigoureux coup de chiffon. De fait, ses bibliothèques toujours impeccables demeurent le havre de paix où poser son regard quand autour d'elle le trop-plein d'accumulations désordonnées l’agresse qui, par là même, tue dans l’œuf toute velléité de rangement…

Elle a commencé par le plus facile, ce qu'elle savait pouvoir prendre assez rapidement une mine avenante. Histoire de se motiver: il lui faut maintenant se lancer à l'assaut sans cesse repoussé de deux effrayants bastions... Sa penderie d'abord. Elle se borne quand elle sort à prendre au vol la veste, le blouson ou l’imperméable dont elle a besoin à travers la mince fente dégagée par une légère poussée sur la porte coulissante qui, de la sorte, garde cachés à peu près les deux tiers des vêtements entreposés là. Au point qu’elle a oublié leur existence. Imposant cette fois au panneau de contreplaqué d'aller jusqu'au bout de sa course, elle découvre dans les profondeurs obscures du meuble des pantalons, des jupes, des robes, des tailleurs tout ensommeillés, blottis bien à l’abri dans des housses qui, elles, se sont muées en cocons poussiéreux. Un bon coup d’aspirateur, puis les housses sont dépendues l’une après l’autre, ouvertes et les habits examinés sans pitié. Pas d’état d’âme, de la lucidité – une implacable lucidité: la plupart ne seront plus jamais portés… Pour peu, d'ailleurs, qu'ils l'aient été un jour: ils résultaient pour la majeure partie d'un achat coup de cœur, auquel succédait en général un rapide et violent repentir dès que, chez elle, elle enfilait de nouveau ce qu'elle avait essayé en cabine et, alors, trouvé parfaitement seyant. C'était comme un brutal réveil: «Quel tas de boue je fais! Pas possible de mettre ça!!!» Et voilà le malheureux ensemble rejeté. A peine un remords avant l'oubli.... On donnera donc tout ça aux Compagnons de Saint-Martin lors de leur prochaine collecte.

L'armoire, maintenant. Là encore elle sait que gisent des recoins intouchés qu’elle entreprend d’explorer. Surtout, ne pas s'arrêter aux belles piles de tee-shirts, pull-overs, chemisiers, tenues d'intérieur, sous-vêtements en tous genres pliés avec soin qui garnissent les étagères: entre ces piles au garde-à-vous, des bouts d'étoffes froissées se frayent un chemin, pareilles à d'insistants reptiles tâchant de quitter le nid. Les unes après les autres les piles sont sorties, déposées précautionneusement sur le lit pour qu'elles ne se défassent pas ni ne se salissent. Tout un monde de fantaisies estivales bariolées, aux formes et aux couleurs bizarres, se révèle en menus tas lamentablement compressés par des années et des années d'écrasements successifs oublieux de leur présence. Mais comment diable a-t-elle pu acheter des trucs pareils??? Du rose et du vert fluo, des rouges agressifs à gros pois blancs, des hauts en résille alors qu'elle déteste les transparences... Mais c'est de la faute de goût à l'état pur! s'emporte-t-elle. Et d'un large mouvement du bras, ces trucs vont rejoindre les endormis de la penderie dans le grand sac destiné aux Compagnons de Saint-Martin. Eh bien... ce n'était pas si difficile que ça, en définitive, ni si douloureux, se dit-elle, contente, lorsque, dans la quiétude opalescente du soir déjà-là, elle s'accorde enfin le repos de la guerrière qui a vaincu ses chaos, mollement étendue sur son canapé et contemplant à l'entour son modeste appartement bien en ordre. Une opération radicale: tout a été ouvert, scruté, nettoyé... elle s'est refusé cette facilité consistant à pousser ce qui gêne derrière une porte, au fond d'un tiroir à seule fin de ne plus le voir (mais sans être tout à fait dupe: ça ne se voit plus, mais c'est toujours là...).

Enfin heureuse, sereine? Certes non. Car c'est encore un faux courage dont elle a fait preuve. Mener à bien le ravalement intérieur de son antre, fût-ce en allant jusqu'aux tréfonds des recoins, n'aura été qu'une fuite de plus. Une dérobade. Au tableau de l'inaccompli rien n'a fondamentalement changé et la liste des «choses à faire» auxquelles elle tourne le dos depuis des mois ne s'est pas raccourcie d'un iota. Une lettre de condoléances à écrire, un couple d'amis délaissé à qui elle se promet de téléphoner, ce compte rendu de lecture qu'elle doit mettre au propre, cette série photographique dont elle a esquissé le contenu en quelques notes de brouillon mais, bien sûr, sans toucher à son appareil...

Fuyante, désespérément fuyante, comme en cavale continue... Et si c'était, plus que dans le faire et ensuite l'achevé, dans cette conscience acérée de l'inaccompli, dans cette béance torturante qu'elle creuse au cœur et à l'âme, qu'elle parvenait à trouver un certain confort d'être? Le seul confort d'être qui rende la vie supportable?

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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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