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27 août 2014 3 27 /08 /août /2014 14:06
Morceaux choisis...

... non pas pour composer un abrégé digestible d'une œuvre réputée fleuve, trop étendue et méandreuse pour nos esprits au souffle court, mais "choisis" comme on le dirait d'un public afin de le désigner comme étant d'une qualité rare. Car c'est bien à cette rareté-là que je songe concernant les chroniques rassemblées dans ce livre. De deux à quatre pages, elles sont plus de soixante-dix à brasser avec allégresse la langue française, soit en la prenant au mot qui est alors déshabillé jusqu'à ses racines étymologiques et dépouillé, comme un oignon de ses tuniques successives, des sens dont l'usage l'a au fil des temps revêtu, parfois à la faveur de malentendus ou de glissements phonétiques surprenants, soit en attrapant au vol une expression "toute faite" qui est séance tenante défaite...

De l’une à l’autre ces chroniques sont liées par des points épars, en plus d’un fil conducteur général qui serait la filiation étymologique et la succession des usages langagiers, et cela empêche de les aborder de manière erratique, "à la vagabonde" comme on est tenté de le faire en présence de textes courts chacun lisible pour soi et pour soi seul. Car à les lire bien au fond des yeux, on se rend vite compte qu’ils ne prennent toute leur substance qu’au contact de ceux qui les environnent – de près comme de loin. Aussi ne faut-il pas, selon moi, entrer dans ce livre puis picocher à droite , à gauche, à la fin, au début, revenir au milieu et repartir à l’aventure mais suivre l’ordre d’apparition, tout simplement – et, au fur et à mesure que l’on avance, que croît l’effet addictif de ces textes, voir se dessiner une composition harmonieuse, cohérente.


Au sein même de chaque chronique, à l'intitulation que, souvent, l’on sent d’abord un peu décalée par rapport au contenu mais dont il apparaît qu'elle ne l'est pas tant que ça – il s'agit juste de ce léger déplacement qu’induit un rien d’ironie, ou un éclairage inattendu – il y a à la fois une étroite cohérence d’ensemble scellée par un même titre et un rapport de contiguïté un peu lâche d'un paragraphe l'autre que figurent de vigoureux séparateurs. – des triangles d’étoiles entre deux blancs. Il y a ainsi un "détaché", une laxité dans les articulations qui sont, de la sorte, dépourvues de ces raideurs propres aux développements hyper-pédagogiques. Une bouffée d'air traverse ces textes grâce à quoi ils ont cette impondérable densité de la présence gracieuse qui les éloigne des pesantes démonstrations didactiques, fussent-elles d’une clarté exemplaire.


Les mots et les expressions dites "figées" sont tirés, sous la plume alerte de Philippe Barthelet, des atours que leur a conférés l’usage, atours fallacieux quand cet "usage" a été conditionné par la propagande – voir à ce sujet la chronique intitulée "La guerre des mots", p. 121, qui commence ainsi:
"La propagande est la mobilisation de la grammaire au service de la politique, laquelle est, comme on sait depuis Talleyrand, “l’art d’agiter un peuple avant de s’en servir”. Le pouvoir se prend d’abord par les mots, que l’on rendra dociles et aptes à propager la soumission à l’évidence – puisque tout pouvoir se donne comme allant de soi. La grammaire politique conjugue tous les verbes au présent de l’inconditionnel."
La citation m’a paru s’imposer mais, tout autant, j’aurais pu choisir tel passage, ou celui-ci, tel autre encore peut-être… et ainsi de suite au fil de ma lecture: les paragraphes sidérants par leur acuité, leur ironie incisive, leur haute tenue syntaxique… se succèdent en une mitraille serrée qui rend particulièrement douloureux, et frustrant, le choix qu’il faut faire du passage qui donnera une idée assez juste de l’ensemble – ton, nuances, couleurs et motifs.
On est, ici, dans cet espace privilégié où la rigueur et la précision des informations données – parfois de manière très allusive au point que quelque chose d'essentiel échappera sans doute au lecteur par trop "moyen" – s’allie à une allégresse de style finement nuée d’humour et rehaussée de sel, menant bien au-delà de la seule intellection jubilatoire. Un style affûté, savant et souple, qui se déguste bien davantage qu’il ne se lit. On ne lit pas Fou forêt, on s’en délecte, on apprécie chaque mot, son inscription dans une phrase elle-même à laisser circuler de l’œil à la pensée comme une saveur entre langue et palais, puis dont on va savourer les volutes pour enfin s’abandonner au charme de la chronique tout entière.


Ce recueil met l'esprit en culture, l'innerve de curiosité, le nourrit de savoir, fait croître et se multiplier mille et une petites songeries au creux des pensers quotidiens. Une lecture éminemment fortifiante, savante et souriante... hautement recommandable.

Philippe Barthelet, Fou forêt, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2012, 320 p. - 20,00 €.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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