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2 juillet 2014 3 02 /07 /juillet /2014 03:48
Textures...

Depuis la belle journée pour le dessin et la peinture qu'elle avait organisée en décembre 2013 au Petit Palais je n'avais plus eu avec Marie-Annick que de brefs contacts électroniques – en fait, des accusés de réception à diverses invitations qu'elle m'envoyait pour lui dire in fine que non, pour telle ou telle raison, je ne pourrais pas assister à ce cours, ni la rejoindre à cette soirée poésie ni même aller voir l'exposition de fin d'année de l'atelier Grenelle. Lundi 30 juin, à la faveur d'une moindre intensité dans mon travail de correctrice, j'ai profité de ce qu'elle donnait son dernier cours de l'année au Jardin des Plantes pour l'y retrouver, bavarder un peu avec elle et l'écouter me parler de ses projets, de ses œuvres et de ses actuelles recherches sur tissu.

Quand j'arrive à l'entrée des Grandes serres il est près de midi, la séance touche à son terme et, dans une vingtaine de minutes elle va battre le rappel de ses élèves pour la traditionnelle confrontation commentée des travaux réalisés. Quel était le thème proposé aujourd’hui?" Pas de consigne particulière, me répond-elle. Je les laisse choisir..." Ainsi l'une des élèves a-t-elle annoncé qu'elle travaillerait autour des graminées, une autre qu'elle allait tâcher de dessiner en se pliant aux critères du dessin scientifique, une autre encore qu'elle s'en tiendrait à composer dans des formats carrés... Sous cet apparent disparate je verrai se révéler, dans les dessins et croquis placés les uns à côté des autres, l'évidence d'un plaisir de regarder puis de dessiner en puisant dans ce regard; ce plaisir que Marie-Annick sait si bien affûter dans tous ses cours, quels qu'ils soient, à petits coups de conseils judicieux, d’incitations parfois inattendues, de considérations plastiques et esthétiques d’ordre général – toutes choses dont je fais mon miel moi qui ne peins ni ne dessine car elles nourrissent toujours, à un niveau quelconque, ma pensée et ma pratique photographiques, jusqu'à ma présence au monde – et à moi-même.

Avant que ne se rassemblent les élèves autour de nous, un peu de temps nous est laissé qui permet à Marie-Annick de me montrer ses créations sur textile. Je reconnais deux de celles dont elle avait publié les photos sur cette page de son blog, prises en mai dernier quand elle avait exposé ces pièces, avec d’autres œuvres, lors des Journées portes ouvertes des Ateliers d'artistes de Belleville – un événement que j’avais raté… Face aux réalisations déployées quelque chose se passe, s'allume qui ne s'était pas produit lorsque j'avais vu les photos en ligne, non pas une intellection mais une vive affinité, une sorte d'empathie vague mais totale pour ce qu'elle me montrait. À quoi tenait donc ce bouleversement mystérieux? Sans doute à ceci, qui m'est venu à l'idée quelques heures avant que je tente de l'écrire: voir le morceau de tissu, entre les mains de l'artiste qui me le parlait, me dévoilait un peu de ce cheminement qui sous-tend toute œuvre et lui insuffle cette vie, cette âme au sens de "souffle", que jamais les reproductions, aussi fidèles fussent-elles, ne sauront transmettre aux regardants et ainsi les émouvoir.
Seule la contemplation directe d'une peinture, d'un dessin, d'une sculpture... permet d'entendre son âme.

Quelque chose donc s'est passé qui m'a impérieusement intimé de mettre des mots autour de ce que j'avais éprouvé – de me livrer à une "prise de notes", un exercice justement que Marie-Annick recommande continuellement, sous forme de mots ou de croquis rapides. Ainsi, après l'avoir quittée et disposant d'une petite heure à occuper à ma guise, j'ai profité d'un thé dégusté en terrasse (là, je tâche d'éviter à tout prix un malheureux thé bu à la terrasse d'un café...) pour tracer à la hâte et dans le feu du jet incontrôlé, de l'écriture aux limites du lisible, des phrases tout de même assez intelligibles pour être remaniées, reformées et paraître ici... Moments salutaires que la rencontre, la "prise de notes", le retour sur texte... et au bout de tout cela la mise en ligne. Ce faisant, quelque chose s'aboutit.

Les Text'îles de Marie-Annick

Jeu premier: déconstruction (découpage, ouvertures d'entailles, ajourage, fils de chaîne défaits de leurs fils de trame et inversement, décoloration, abrasions, rasage des velours...) et reconstruction (réunion des formes par juxtaposition, superposition, coutures exhibées devenues éléments de composition par leurs points mêmes, broderies, béances comblées par des pièces cousues "de loin" qui laissent sourdre des vides cisaillés par les fils d'assemblage, peinture...) À la croisée de la couture, de la broderie, du collage, du dessin, de la peinture, du modelage car les tissus sont maniés comme une pâte ductile que l’intention artistique in-forme pour leur donner, les uns au contact des autres, des volumes, des creux et des reliefs plastiquement signifiants, ces réalisations synthétiques font appel à plusieurs types de savoir-faire mais résultent surtout d’un savoir-penser plastique. Curieusement, pas de travail préparatoire – ni esquisses, ni patron, ni brouillon d’aucune sorte, fût-ce à l’état de notes lapidaires jetées sur papier: l’œuvre naît de la succession de gestes immédiats, impulsifs – des gestes qui fructifient au bout de l’intuition juste jaillie.
Depuis que j’ai travaillé avec Claire, m’explique-t-elle [Claire Filmon, une danseuse qui, outre les spectacles qu’elle monte avec sa compagnie Asphodèle Danses Envol, enseigne la danse-contact-improvisation et avec qui Marie-Annick a souvent organisé des stages danse/dessin] je suis toujours dans l’improvisation, dans ce qui se passe à l’instant…

Je retrouve, dans ces compositions textiles aux allures insulaires, comme une interprétation des sujets que je l'ai entendue proposer à ses élèves: observer les rapports de surface de l’environnement et réfléchir à leur transcription sur la feuille de papier; étudier la façon dont se répondent les pleins et les vides puis dessiner leurs jeux, etc.

Significatif: pendant qu’elle me montre une pièce dont elle me dit que les gens l’apprécient peu, ne la comprennent pas, et lui préfèrent la seconde sans doute parce que dans cette dernière des motifs sont facilement reconnaissables (des visages, des silhouettes…) elle ne me détaille pas ses options plastique (choix des étoffes, pourquoi ces formes, ce type de points…) mais me raconte l’histoire des différents morceaux de tissus (Celui-là vient d’un édredon de ma grand-mère; cet autre a été taillé dans un coupon donné par le père d’un élève…): elle substitue du récit aux commentaires plastiques alors qu’en rapport avec l’autre pièce, celle qu’elle dit "plus accessible", elle s'en tient au vocabulaire de la composition, de la peinture et du dessin… Mais en fait, de l'étoffe au récit, il n'y a pas même le pas de l'étymologie car "texte" et "tissu" viennent du latin texere: assembler, composer, tramer, disposer, écrire, raconter, narrer.

J'aurais pu prendre quelques photos pendant que Marie-Annick me montrait ses tissus – j’avais avec moi mes deux appareils, numérique et argentique. Tout en l'écoutant j'observais ses mains, la forme de ses doigts et celle que prenaient, mouvants, les replis d'étoffe tandis qu'elle manipulait son œuvre en me la racontant... mentalement il m'arrivait, l'espace d'un instant, de figer une image en noir et blanc, d'en visualiser le grain comme d'un tirage né sous l'agrandisseur. Cela restant à l'état de vision fugitive, superficielle, sans que s'amorce la véritable prise de vue, l'acte concret dont je sentais qu'il aurait rompu quelque chose. Peut-être, encore une fois, cette appréhension avait-elle joué qui me retient sans cesse de photographier: que l'image saisie soit par trop éloignée de celle que j'avais rêvée. Mais peut-être aussi avais-je tacitement décrété que mon esprit serait tout à l'écoute, et au regard flottant qui ne cherche pas à capter, juste à se poser et à plonger aussi loin qu'il peut dans ce qu'il voit (dans ce qu’il choisit de voir). Car je sais que mon regard prêt-à-photographier est autre; enfermé par ma démarche quêteuse et prédatrice de ce bout de réel que je veux m'approprier, il n'existe plus qu'en tension totale vers le geste qui déclenche – il me retranche dans un espace-temps d'où je n'aurais plus entendu ni vu grand-chose de ce que me communiquait Marie-Annick. Or c’était avant tout pour passer un moment avec elle, et revoir ses élèves aussi que j’étais venue – pour être humainement là, dans l’échange et la conversation, être vraiment toute là, et non en partie exilée dans mon geste photographique.

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commentaires

Marie-Annick 02/07/2014 09:20

Ce que tu dis sur le regard du photographe me touche beaucoup. Merci d'avoir garder ce lien entre nous par la présence. Je ne sais pas si la prise de vue l'aurai rompu, l'avoir garder pour moi est important.
Bisous. M.A.

Yza 02/07/2014 16:15

Un jour, si tu le veux, je te photographierai brodant, taillant, rasant le velours :-) comme tu m'avais permis de te photographier à la villa Mais d'ici. Pour moi, ce genre de moment partagé est un peu différent de celui qui a lieu dans l'échange, la conversation, je crois que les présences ne sont pas tout à fait du même ordre - mais c'est un ressenti tout personnel! Bisous et à bientôt...

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