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31 juillet 2014 4 31 /07 /juillet /2014 13:32
Point de jonction - ou les quatre saisons d'une rencontre

Jakob Brackish, octogénaire et autrefois professeur de musicologie et de littérature anglaise, recrute par une petite annonce une femme de ménage, une "auxiliaire de vie" dirait-on plutôt aujourd'hui, afin de pouvoir rester chez lui bien que fortement diminué par une sévère alerte cardiaque – le médecin ne lui accorde guère plus d’un an à vivre. C’est Kathleen Hogan qui obtient le job; elle se présente au domicile de Jakob par une nuit très froide de février, toute trempée par l’averse qui fait rage au-dehors.
Lui abîmé dans ses jérémiades de vieillard affaibli autant que dans la musique – ses disques et les morceaux diffusés par la radio – elle abîmée par la vie – veuve depuis peu d’un mari violent, issue d’un milieu modeste et pleine d’amertume de n’avoir pas pu aller à l’université: la communication promet d’être difficile, et la cohabitation davantage encore. De plus, Kathleen laisse peu à peu sourdre une profonde rancœur à l’égard de Brackish: celui-ci a eu pour élèves son mari, son père, sa mère… elle aussi, qu’il a tous recalés aux épreuves d’anglais et de musicologie, les empêchant ainsi de poursuivre des études supérieures. Elle est donc venue prendre sa revanche, et venger les siens, tous selon elle injustement brimés par le professeur puis trop vite oubliés… Des rapports complexes, âpres et tout en ambivalences se nouent entre ces deux personnages qui, au fil des dialogues s’égrenant sur une année – quatre scènes, quatre saisons – se révèlent l’un à l’autre par petites touches, se blessent, s’agressent, se frappent là juste où ça fait mal… se pansent jusqu’à se rejoindre.


Le texte est en lui-même assez difficile à lire; d’une part c’est une écriture orale, d’une oralité quotidienne et de registre familier avec tout ce que cela implique de suspensions, de raccourcis, de relâches syntaxiques que le langage non verbal comble aisément en situation de conversation mais que l’écrit restitue mal. D’autre part, les répliques sont cernées et entretissées de très nombreuses didascalies très détaillées quant au décor, jeux de lumière, intonations et postures des personnages, etc. L’on perçoit très bien, à la lecture, les grandes problématiques de fond telles que le déterminisme social, la transmission – du savoir mais aussi de ce qu’on laisse derrière soi à titre individuel – la façon d’aborder la fin de vie… et les enjeux essentiels de la relation entre Jakob et Kathleen – jusqu’où ira la vengeance de cette dernière, comment Jakob réagit… Mais l’on comprend aussi que le texte est amputé de subtilités que seule la transposition scénique rendra manifestes. Celle que nous ont offerte Jean-Claude Bouillon et Nathalie Newman est remarquable. Les deux interprètes excellent à dire ces répliques dont on devine qu’elles réclament une extrême précision dans le tempo – rythme des mots, longueur et quantité de silences… ‒ et beaucoup de finesse dans les modulations tonales: ils sont toujours dans une parfaite justesse et, de plus, ont le mérite de n’être jamais inaudibles lorsqu’il s’agit de marmonner, de balbutier, de ronchonner… Surtout, leur jeu fin et nuancé charge d’émotion autant que de sens chaque posture, chaque geste même le plus infime et jusqu’au moindre regard. Et lorsque la mise en scène leur impose un rôle muet, l’un et l’autre conservent chacun une présence si forte qu’elle continue d’attirer l’attention du spectateur en même temps qu’elle glisse vers celui qui parle. Des comédiens superbes!


La pièce a été créée en France sous le titre Quelque part dans cette vie, dans une adaptation et une mise en scène de Jean-Loup Dabadie avec, pour interprètes, Jane Birkin et Pierre Dux. En 2006, Stephan Meldegg décide de la monter à nouveau – c’est, selon lui, l’une des meilleures de l’auteur – mais à partir d’un texte entièrement retraduit par Attica Guedj et lui-même. Lorsque la compagnie Calliopé Comédie a envisagé de reprendre cette pièce et qu’elle s’est donc mise en rapport avec Israel Horovitz, celui-ci a instamment demandé à ce que le travail se fasse à partir de cette nouvelle traduction, jugeant la première trop libre. Caroline Darnay, Jean-Claude Bouillon et Nathalie Newman ont alors abordé Opus cœur à travers une lecture conjointe du texte original et des deux traductions* – une triangulation qui, croisée avec le ressenti de chacun, a amené de minimes modifications dans le texte, cantonnées à de légers ajustement lexicaux et toutes décidées en accord avec Attica Guedj et Stephan Meldegg, approuvés de plus par l’auteur qui, nous dit-on, a été d’une merveilleuse générosité et d’une grande disponibilité. Outre cela, il a fallu prendre quelques libertés quant au dispositif scénique décrit par les didascalies: s’il n’était pas envisageable de s’affranchir du réalisme du décor et des accessoires, il n’était pas possible non plus de reconstituer à la lettre les deux niveaux de la demeure de Jakob Brackish – un rez-de-chaussée avec salon et coin cuisine, un étage avec deux chambres. Tout se joue de plain-pied: entrées et sorties, présences silencieuses sur le plateau se substituent aux montées à l’étage et autres "vues sur chambres" originales d’une manière qui m’a paru des mieux pensées, et des plus convaincantes.


J’ai un moment redouté, en prenant place, que la météo se mette au diapason réaliste de la pièce, histoire de correspondre à la situation inaugurale: l’on s’est installé sous un ciel lourdement plombé, quelques gouttes sont même tombées avant le début du spectacle. Puis comme par miracle, la menace pluvieuse s’est retirée sur la pointe des nues… Comme si les éléments avaient eux aussi signé ce pacte tacite auquel consent tout spectateur de théâtre dès lors qu’il s’assoit dans son siège, qui lui fait admettre tout naturellement une part plus ou moins grande de figuration symbolique…


Réminiscences plamonaises
* L’on évoqua certes les "questions de fond" mais à peine: ce sont surtout les aspects dramatiques du spectacle comme du texte qui ont alimenté les échanges – comme quoi l’on était bien au théâtre, au théâtre de qualité et non pas "de digestion", mais qui ne se confondait pas non plus avec un docu-drame psycho-sociétal.
* À la question d’un spectateur se demandant si cet hyperréalisme du décor et des accessoires est vraiment indispensable au spectacle, Xavier Lemaire, présent pour évoquer Qui es-tu, Fritz Haber? programmé le soir et qui a vu Opus cœur, apporte sa réponse de metteur en scène/comédien qui, de plus, nous apprend J.-P. Tribout, a plus ou moins tourné autour de cette pièce, et a failli la monter:
Sans ces accessoires, sans ce décor réaliste, la pièce est tout simplement injouable. L’accessoirisation est typique d’une certaine école américaine; on est un peu gênés par ça en Europe, mais pour être juste avec ce genre de pièce, il faut respecter cette prolifération des accessoires – à la limite, il en faudrait même plus: du thé, du café… des vraies choses.
* La pièce eut, sur une spectatrice, un curieux "effet retard: elle expliqua avoir eu du mal à entrer dans le spectacle puis n’avoir été réellement captivée qu’après les saluts – ajoutant même que l’emprise intérieure s’était révélée plus forte au matin, et qu’elle la sentait croître encore en se prolongeant. Sans doute ce repli dans les traces laissées par le spectacle plutôt que dans son immédiateté est-elle due à la très lente distillation des éléments dramatiques tout au long de la pièce, et à la très lente éclosion de ce qui couve sous les hostilités – enfin la paix.

OPUS CŒUR
Texte d’Israel Horovitz (texte français d’Attica Guedj et Stephan Meldegg).
Mise en scè
ne:
Caroline Darnay
Avec:
Jean-Claude Bouillon, Nathalie Newman (Alain Lawrence et Alexis Moncorgé en voix off)
Scénographie:
Caroline Mexme
Son:
Michel Winogradoff
Lumières:
Michel Cabrera
Costumes:
Monika Mucha
Durée:
1h30


Représentation donnée le mardi 29 juillet au Jardin des Enfeus.


* Les deux traductions du texte d’Israel Horovitz ont été publiées par L’Avant-scène Théâtre. Celle utilisée par Caroline Darnay, Jean-Claude Bouillon et Nathalie Newman est parue dans le n° 1208 (1er septembre 2006). Numéro ô combien précieux pour l’approche de la pièce puisqu’il accompagne le texte, entre autres enrichissements, d’une interview de l’auteur et d’un entretien avec Stephan Meldegg.

* Les deux traductions du texte d’Israel Horovitz ont été publiées par L’Avant-scène Théâtre. Celle utilisée par Caroline Darnay, Jean-Claude Bouillon et Nathalie Newman est parue dans le n° 1208 (1er septembre 2006). Numéro ô combien précieux pour l’approche de la pièce puisqu’il accompagne le texte, entre autres enrichissements, d’une interview de l’auteur et d’un entretien avec Stephan Meldegg.

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