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26 juillet 2014 6 26 /07 /juillet /2014 14:50
Flash back

Jeudi 24 juillet.

Le Collectif des intermittents et précaires de Dordogne manifeste. À l'entrée du jardin des Enfeus, où doit avoir lieu à 21 heures la "conférence drolatique" d'Alain Gautré, un groupe de manifestants vêtus d'un T-shirt noir barré d'un grand X blanc et porteurs de banderoles expliquent aux spectateurs ce qui motive leur action, les invitent à signer une pétition. Nous les retrouvons ensuite sur scène, leurs banderoles déployées. Sur l'une d'elles, un grand drap blanc tenu à bout de bras par deux membres du Collectif, on peut lire:

CE FESTIVAL NE POURRAIT PAS AVOIR LIEU SANS LES ARTISTES ET SANS LES TECHNICIENS.

Une évidence. Mais qu'il est bon de rappeler. Ils ont demandé à prendre la parole avant la représentation, pour lire leurs revendications au public. Cela leur est bien volontiers accordé car dès le premier jour, le comité du festival, par l'intermédiaire de son président et de son directeur artistique, s'est déclaré pleinement solidaire de ce mouvement de protestation.

Le "premier jour", c'était le samedi 19 juillet.

EN ARRIÈRE, MARCHE!

Samedi 19 juillet

Pluie, ô pluie, ô pluie... orages, oranges (les alertes), ô rage (des "intermittents du spectacle"): l'inauguration du 63e Festival des Jeux du théâtre de Sarlat a pris quelques bariolures de nature à désarçonner un peu, comme l'averse les cheveux chez Queneau, les organisateurs et les artistes qui, dès le premier jour, ont dû migrer au pied levé du jardin des Enfeus au Centre culturel par mesure de prudence, suite aux "alertes orange" de Météo France qui promettait une série de violents orages sur le Périgord – entre autres régions menacées.

Comme de coutume, l'allocution inaugurale a été prononcée par le président Jacques Leclaire – une allocution brève, tout en remerciements chaleureux pour tous ceux qui soutiennent et rendent possible le festival, partenaires privés et institutionnels, adhérents, bénévoles, artistes... qui s'est conclue par une déclaration de totale solidarité avec les "intermittents du spectacle". Sur quoi le directeur artistique, Jean-Paul Tribout, a enchaîné en expliquant avec concision et clarté ce qui fonde la particularité du régime d'assurance chômage qui leur est consenti et ce qui, dans la réforme faite dont les remous font çà et là quelques échos, les inquiète et les indigne tant. Il a d'abord signalé combien il avait peu de goût pour cette expression d'"intermittents du spectacle" qui dessine une catégorie artificielle au sein d’un ensemble de gens qui, exerçant des métiers et des activités divers, n’en connaissant pas moins une condition unique: Nous sommes tous, par définition, des "intermittents", a-t-il dit en substance. Comédiens, metteurs en scène, décorateurs, scénographes, techniciens, accessoiristes... tous vivent au rythme des spectacles de toute nature qui se bouclent en un temps donné, et limité. Si certains enchaînent les contrats de sorte qu'ils travaillent continûment quand d'autres doivent attendre plus longtemps entre deux engagements, tous sont pareillement soumis à l'intermittence des aventures artistiques, et exposés à la précarité... TOUS: pas seulement les comédiens et les metteurs en scène, les plus "visibles" au public et à qui il pense spontanément mais les techniciens, les régisseurs, les créateurs lumière, les constructeurs de décor, les concepteurs de machineries, les ingénieurs du son... jusqu'au plus modeste tireur de fil sans qui il n'y aurait ni représentations, ni concerts, ni tournages, ni émissions télévisées, ni doublages... Rien!!!

Rien de ce qui fait les petits bonheurs quotidiens car, dût-on ne jamais "sortir", ne jamais mettre les pieds dans quelque salle de spectacle que ce soit, on écoute tous la radio, on regarde tous la télévision… Et derrière ce que l’on reçoit ainsi benoîtement en ne songeant qu’à son seul plaisir d’être diverti, informé, ému, tenu en haleine… il y a cette cohorte de professionnels qui aujourd’hui protestent contre le sort que leur réservent nos gouvernants.
Malgré leur ras-le-bol, ils ne priveront pas les festivaliers des spectacles programmés. Mais ils militeront néanmoins, d’une manière laissée à la décision de chaque compagnie. En ce premier soir, la militance prit la forme de deux discours se répondant, celui, donc, de Jean-Paul Tribout puis, en écho, une intervention de Bernard Menez après qu’il eut salué le public avec ses camarades du Legs. Toutes deux chaleureusement applaudies.

Le Legs... dont les premiers moments – un lent ballet muet de personnages portant des lunettes noires et des costumes contemporains autour d’objets drapés de noir qu’ils dévoilent peu à peu, laissant alors apparaître un décor étrangement dépouillé d’estrades et de caissons de bois clair, et un chevalet supportant un portrait sitôt retourné pour que s’affiche alors en grandes lettres blanches LE LEGS ‒ m’ont je l’avoue beaucoup intriguée. Puis très vite, dès que sont prononcées les premières répliques, la magie du verbe marivaldien opère, et aussi l’interprétation des comédiens qui la disent admirablement, vêtus maintenant de costumes qui, à l’évidence, n’imitent pas ceux portés au XVIIIe siècle mais en évoquent clairement l’idée que l’on peut s’en faire aujourd’hui. Lorsque résonnent les premiers chants, des vers de Ronsard brodés sur des mélodies de Schubert, le charme croît, l’élégance de la langue, la vivacité des échanges, le froissement des étoffes dont sont faites les jupes et jupons des femmes se mêlant aux notes légères et mélodieuses de la musique souvent présente hors des moments chantés: l’on est comme dans un jardin paisible où frémit une vie affairée. L’argument: un certain Marquis se retrouve bénéficiaire d’un legs de 600 000 francs mais il ne le touchera qu’à la condition d’épouser Hortense, faute de quoi il devra verser à celle-ci 200 000 francs. Or le Marquis n’aime guère Hortense qui elle-même lui préfère un Chevalier, fort désargenté au demeurant… Quant au Marquis, qui n’a pas plus besoin que cela de cet argent, il en pince pour une Comtesse qui lui rend bien la pareille – mais ni l’un ni l’autre n’ose se déclarer. Pour que les cœurs s’accordent enfin selon leurs inclinations et que se résolvent au mieux les questions pécuniaires, il faudra rien moins que l’habile industrie de Lisette et Lépine, respectivement la suivante de la Comtesse et le valet du Marquis.

Oui, il y a un véritable charme qui se dégage de ce spectacle; une fraîcheur bienfaisante qui doit beaucoup, certes, au texte mais que deviendrait celui-ci s’il n’était servi par d’excellents interprètes et par ce bel apport scénique des vers de Ronsard portés par la musique de Schubert? c’est ici le moment de signaler que les arrangements musicaux sont signés Gilles Vincent Kapps, que l’on entend jouer de la guitare sur la bande son et qui est, sur scène, le Chevalier. Et si tous les comédiens chantent à merveille – sauf peut-être Bernard Menez, le Marquis… mais comme cela sied à son personnage, hésitant, empêtré dans ses sentiments et sans doute bien distrait pour avoir chaussé des souliers dépareillés, de ne pas chanter très juste! ‒ seule Estelle Andréa, qui incarne Lisette, est chanteuse lyrique professionnelle. Leur performance à tous n’en est que plus remarquable.

Cependant un je-ne-sais-quoi m’a, tout au long du spectacle, tenue à distance. Quelque chose me gênait dans ce décor dépouillé, dans le fort contraste qu’il y avait entre ces caissons de bois clair – d’autant plus présents qu’ils se détachaient crûment sur l’environnement entièrement noir dans lequel ils baignaient – atemporels et de formes anonymes qui semblaient refléter la situation transitoire des personnages en même temps qu’ils installaient la théâtralité sur le plateau, et les costumes plutôt réalistes quant au statut de chacun, renvoyant, eux, à une certaine "idée" du XVIIIe siècle. Et puis je trouvais que l’on s’agitait beaucoup, allant de droite et de gauche, tournant autour de ces petits praticables, s’asseyant puis se relevant, avec force claquements de talons et remuements de jupes quand le propos ne me paraissait pas justifier tant de bourrasques… "Beaucoup de mouvement pour pas grand-chose", me suis-je dit à plusieurs reprises.

Sans avoir été transportée, j’ai tout de même quitté la salle heureuse, légère, les mélodies de Schubert trottant dans ma tête – et aujourd’hui encore elles me reviennent. Tant de finesse, d’élégance, de pétulance… C’était une ouverture de choix pour ce 63e festival qui, assurée par de formidables comédiens dont on a ressenti tout au long de la représentation l’évident plaisir de jouer et de dire cette merveilleuse langue de Marivaux mêlée aux vers non moins délicieux de Ronsard, a mis de l’alacrité dans les cœurs.

Lumières…
Le lendemain, à Plamon, quelques éclaircissements ont, rétrospectivement, eu raison de mes réserves dont je réalisai qu’elles venaient de ce que la scénographie avait dû être considérablement modifiée pour s’adapter à la scène du Centre culturel, beaucoup plus vaste que celle du Théâtre de Poche où la pièce avait été créée. L’exiguïté du lieu parisien avait nécessité le recours à ces praticables de bois à seule fin de surélever les comédiens pour qu’ils soient visibles, au-delà de leur buste, de tous les spectateurs. À Sarlat ils devenaient inutiles mais, plutôt que de les supprimer, on avait choisi de les intégrer au jeu, remanié pour l’occasion. Quant au prologue que j’avais mal compris, il était la « réécriture » du début du spectacle devenu injouable tel qu’à Paris puisque l’élément de décor qui permettait aux protagonistes d’ "entrer sur le plateau comme émergeant des pages d’un livre de contes que le spectateur ouvrirait" (Valérie Vogt), ‒ à savoir une toile qui fermait le fond de scène et les côtés sur laquelle était reproduite une célèbre peinture de Fragonard ‒ n’avait pu être utilisée à Sarlat parce que beaucoup trop petite. Alors on avait "prologué" en évoquant à la fois l’ "avant-récit" de la pièce – la mort du testateur – et l’"entrée en théâtralité" des personnages… comme des spectateurs, du reste. Toutes choses qui démontrent combien les transpositions scénographiques sont parfois compliquées… et talentueux les artistes pour faire des difficultés des atouts.

LE LEGS
Pièce en un acte de Marivaux. Sonnets et chansons de Ronsard; musique de Schubert arrangée et adaptée par Gilles Vincent Kapps.
Mise en scène :
Marion Bierry, assistée de Roman Jean-Elie.
Avec :
Estelle Andréa, Alexandre Bierry, Marion Bierry, Gilles Vincent Kapps, Bernard Menez, Valérie Vogt.
Décors :
Nicolas Sire.
Lumières :
André Diot
Costumes :
Marion Bierry
Durée :
1h30

Représentation donnée au Centre culturel de Sarlat le samedi 19 juillet. Prochaine date annoncée à Noirmoutier, le mercredi 6 août, dans le cadre du Festival de Noirmoutier dont on trouvera ici le programme 2014.

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