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28 juillet 2014 1 28 /07 /juillet /2014 12:50
Diagonale de fous

Paul Nguyen et Nelson-Rafaell Madel sont deux jeunes comédiens passionnés de tragédie. Habités par l’envie de jouer, de monter eux-mêmes très vite une de ces tragédies classiques qu’ils aiment et respectent mais aspirant néanmoins à s’affranchir de cette sacralité dont on auréole LE TEXTE, désireux aussi d’être indépendants, de pouvoir travailler seuls malgré de modestes moyens et songeant en outre aux réactions récurrentes de certains spectateurs qui s’avouent un peu perdus à l’ouverture de ces pièces qui les plongent d’emblée dans un univers référentiel supposé connu mais dont les éléments proprement narratifs d’une part et les codes dramatiques d’autre part ne leurs sont plus familiers, ils ont cherché un angle d’approche de la tragédie racinienne qui leur permette à la fois de combler leur "désir de tragédie", de desceller LE TEXTE de son piédestal sans le trahir, d’offrir au public un abord pédagogique qui pallie ses éventuelles lacunes et, enfin, de n’avoir pas de trop gros besoins financiers.

Entrevoyant quelques pistes, ils se sont emparés de l'Andromaque de Racine puis ont fait appel à Néry pour structurer leurs premières idées et aboutir ainsi à un spectacle. Ils font partie d’un collectif nommé La Palmera et tiennent beaucoup à ce terme de "collectif " qui, à leurs yeux, rend bien compte de leurs méthodes de travail, basées sur des échanges constants et de longues séances d’improvisation d’où jaillissent les idées qui sont au fur et à mesure rassemblées, épurées, architecturées. Pour avoir ici assumé cette tâche, Néry ne se considère cependant pas comme metteur en scène parce qu’à aucun moment il n’a adopté la posture distanciée et démiurgique à l’excès que suppose parfois cette fonction – tout au long des répétitions il est resté en contact étroit avec le plateau, en interaction permanente avec les comédiens. Il en est sorti ce fruit théâtral échappant à tout étiquetage, inénarrable et dont, pourtant, on aurait envie de parler à l’infini. Tâchons néanmoins de borner un peu cet infini…


Partant du principe que les deux premiers actes d‘une tragédie classique sont d’exposition, ils ont choisi de résumer ceux d'Andromaque dans une sorte de prologue ludique et burlesque, pédagogique à souhait et très interactif, interrogeant le public comme des professeurs leurs élèves et, peut-être pour métaphoriser à la fois les dieux entre les mains de qui les personnages de tragédie sont des pions et certains metteurs en scène par trop dirigistes, installent peu à peu les protagonistes au fur et à mesure qu’ils expliquent et racontent, en gonflant des ballons sur lesquels ils inscrivent les noms des personnages raciniens – une couleur pour chacun dont seront aussi, au fil de l’avancée du spectacle, une étoffe, un foulard... Tels deux conférenciers Paul et Nelson-Rafaell exposent l’intrigue, définissent les rapports entre les personnages, leurs sentiments… et finissent par dégager un schéma relationnel dont ils souligneront la récurrence à travers plusieurs fictions (Autant en emporte le vent, Les feux de l’amour…) avec force drôlerie. Un schéma valant donc ressort dramatique qui, sur la scène, prit la figure d’une diagonale de seaux lestant les ballons-personnages: dans un angle du plateau, "Oreste", à quelque pas "Hermione" qu’il aime et qui, elle, aime "Pyrrhus", qui aime "Andromaque"... et nous voilà à l’extrémité de la diagonale, là-bas à l’angle opposé… "Hector"? Un simple lambeau de ballon crevé… hors champ puisque mort.


Puis, par-ci par-là, entre discours drolatiques et échanges parfois un peu potaches avec un public totalement complice, quelques vers sont dits… à la faveur de quoi les protagonistes de la pièce glissent des ballons vers les comédiens; une parure drapée et voilà Paul devenant Hermione, Pyrrhus…et Nelson Andromaque, Oreste… De glissements en glissements, le texte racinien s’impose et règne seul, les deux comédiens endossant l’un après l’autre les rôles avec une époustouflante maestria. Lorsque Nelson, revêtu de la seule parure violet sombre signalant Andromaque, ou Paul, portant lui l’étoffe rouge indiquant qu’il est Hermione, prennent geste et parole – s’agissant de théâtre on ne devrait jamais écrire "prendre la parole" mais toujours à celle-ci joindre "le geste" ‒ quelque chose s’incarne instantanément, qui est à la fois essentiel et individualisé; c’est du grand art de comédien.
La façon dont l’un et l’autre posent leur regard, se tiennent sur le plateau, tendent ou replient le bras au gré des vers qu’ils disent avec de justes et puissantes inflexions m’ont semblé exprimer la quintessence du ton tragique; au-delà des corps et des voix particuliers, je voyais sur scène l’être même déchiré, j’entendais l’essence de sa douleur versifiée. Le moment qui je crois me restera le plus profondément ancré en mémoire: le long dialogue entre Pyrrhus et Andromaque qui, par quelques traits subtilement suggérés, est joué comme la danse de mort entre un taureau et son toréador. L’essence de la tragédie mais aussi celle d’Andromaque, de Pyrrhus, et des autres personnages pareillement signifiés… D’ailleurs, les deux artistes nous mènent si loin dans cet essentiel que, pour dire les derniers vers de la pièce, ils jettent bas leurs parures sans que le spectateur perde contact avec les personnages signifiés: ne restent plus que leurs gestes, leur voix, toujours en union parfaite avec le verbe racinien – le sens porte, magnifiquement.


L’on eut ce soir-là un exemple magistral de ce qu’il est possible de faire théâtralement avec "trois-fois-rien", en l’occurrence des ballons multicolores, des seaux de fer-blanc où ficher des balais, stabiliser les ballons, tenir à disposition parures, foulards et confettis… ‒ une profusion d’accessoires bien trouvés et utilisés avec une étonnante inventivité. Cela, et les lumières savamment étudiées, autant que la scénographie très élaborée, rendent superflu tout décor. En outre, les deux comédiens ont si bien exploité l’intégralité de l’espace, depuis le haut des gradins jusqu’au mur fermant le plateau qu’on aurait dit le spectacle taillé tout exprès pour les Enfeus alors qu’il a déjà tourné en mille lieux différents dont des appartements de particuliers… quel caméléonisme!
Ils ont conquis le public, qui les a applaudis debout. Une juste récompense pour tant de talent…

Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector qui est mort
D'après Andromaque, de Jean Racine.
Mise en scène:
Néry
En collaboration artistique avec:
Claudine Kermarrec, Loïc Constantin, Julien Bony, Damien Richard, Claire Derepper.
Interprétation:
Nelson-Rafaell Madel, Paul Nguyen.
Musique originale:
Niccolas Cloche
Durée:
1h25

Représentation donnée le samedi 26 juillet au jardin des Enfeus.

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Publié par Yza - dans Sarlat 2014 - ou "Le 63e"

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