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27 mai 2014 2 27 /05 /mai /2014 09:37
63es Festivités sarladaises

Du samedi 19 juillet au lundi 4 août 2014, comme chaque été depuis plus de soixante ans, Sarlat en Périgord va accueillir son festival de théâtre. Certes moins "en vue" que celui d'Avignon et que l'on n'invite pas au "20 heures national" ni à la "une" des grands journaux, qui n'a pas pour "partenaire officiel" France Culture et dont se détournent les projecteurs extrascéniques faute de scandale retentissant, de représentations marathons ou d’événements somptuaires – car si le théâtre aux mille visages, celui qui distrait comme celui qui fait réfléchir, et l’amour que lui vouent artistes et spectateurs sont bien au cœur de la cité, "le théâtre" n’en devient pas pour autant spectacle en soi, objet de scrutation enclin à toute extravagance pourvu qu’on parle de lui –, le festival périgourdin n'en jouit pas moins, auprès des professionnels comme du public, d'une réputation brillante, évidemment à cause de la beauté du cadre, mais surtout pour la qualité des programmations et sa dimension intimiste que lui donnent la chaleur de l'accueil et les contacts étroits qu'il favorise entre artistes et public. Il rayonne et resplendit à sa façon, à l'écart des grands tohubohus. Grâce à la diversité de ton, de registre, des pièces programmées et aux rencontres de Plamon qui chaque jour en fin de matinée permettent de présenter le spectacle du soir et de discuter de celui de la veille, chaque édition du festival séduit un large public mêlant touristes de passage et festivaliers de hasard au "noyau dur" des fidèles de plus ou moins longue date, grossi de quelques amateurs (très) avertis.
Le programme de ce 63e été théâtral à Sarlat est établi depuis longtemps et a été officiellement présenté lors d’une conférence de presse organisée le 7 avril dernier. Comme chaque année, j’ai amèrement regretté que les loisirs m’aient manqué pour me faire Sarladaise éphémère le temps d’y assister mais ces regrets ont été largement compensés par la gentillesse de Jean-Paul Tribout qui, reconduit dans ses fonctions de directeur artistique, m’a accordé comme chaque année une part de son temps pour m’offrir, au fil d’un entretien amical, sa présentation du programme – lequel est accessible en ligne sur le site du festival, fort bien conçu et à même de mettre en appétit, en toute concision, quiconque le consulte mais à quoi je préférerai invariablement la conversation vive, surtout avec un interlocuteur aussi disert et souriant…

C’était le dimanche 20 avril, à cette heure où les commerçants commencent de baisser leur rideau et les convives de gagner les salles à manger pour le repas de midi tandis que les maîtres-aux-fourneaux achèvent leurs ultimes préparatifs – de chaudes senteurs grésillantes flottent de tous côtés, le service dans les bistrots et restaurants va bientôt connaître le coup de feu mais, à la terrasse du Sancerre, il y a encore assez de quiétude pour que l’entretien se déroule sans trop de bruits intempestifs. Il a fallu "jouer serré" comme l’on dit car, à deux jours de là, Jean-Paul allait entrer en répétition pour son prochain spectacle – que d’ailleurs il présentera à Sarlat: Le Mariage de Figaro ou la folle journée.

Avant d’effeuiller date à date le programme, quelques considérations d’ordre général. Tout d’abord cette bonne nouvelle: si les subventions n’ont pas augmenté, au moins n’ont-elles pas diminué comme on aurait pu le redouter au regard de la crise persistante et des économies toujours plus drastiques demandées tous azimuts – ce qui, par les temps qui courent, équivaut en effet à une bonne nouvelle… Ce n’est évidemment pas synonyme de largesses budgétaires, loin s’en faut. Et Jean-Paul Tribout avoue franchement sa frustration de n’avoir pu programmer certains spectacles qui l’ont enthousiasmé; il n’en éprouve pas moins un profond et sincère attachement pour ceux qu’il a tout de même réussi à inscrire à l’affiche:
«Heureusement, j’ai pas mal de copains qui acceptent de faire des sacrifices quant à leur cachet et qui viennent quand même… j’ai évidemment beaucoup d’affection et d’estime pour les spectacles que j’ai invités mais il y en a d’autres que j’aurais aimé proposer aux festivaliers et auxquels j’ai dû renoncer par manque de moyens.»
La "carte" qu’il a concoctée cette année fait la part belle aux auteurs contemporains, mais n’en oublie pas moins ces piliers du théâtre que sont, par ordre d’apparition dans l’Histoire, Shakespeare, Marivaux, Beaumarchais, et Bertolt Brecht. Elle porte aussi l’empreinte de deux anniversaires clés que l’on commémore en 2014: le centenaire de Marguerite Duras – et du déclenchement de la Première Guerre mondiale…

SAMEDI 19 JUILLET. JARDIN DES ENFEUS.
Le Legs, de Marivaux. Mise en scène: Marion Bierry. Avec Bernard Menez, Valérie Vogt, Marion Bierry, Gilles Vincent Kapps, Estelle Andrea et Sinan Bertrand.
Dès le premier spectacle un petit feu de réminiscences croisées s’allume… Pour moi c’est d’abord un renvoi en 2008 – et à un enthousiasme pas terni du tout pour la mise en scène dont Filip Forgeau avait habillé, pour l’ouverture du festival en ce même jardin des Enfeus, La Dispute. Puis en 2010, où Le Préjugé vaincu avait été frotté à l’univers de Jacques Tati par Jean-Luc Revol. Pour Jean-Paul Tribout, le retour en arrière pousse un peu plus loin en amont:
"La première année où l’on m’avait confié la direction artistique du festival, j’avais proposé en ouverture La Seconde surprise de l’amour, avec dans la distribution une jeune comédienne qui s’appelait… Anne Roumanoff.
"Le Legs qui cette année fait l’ouverture est une pièce très courte, et Marion Bierry a eu la bonne idée de lui donner de la consistance en ajoutant des chansons qui sont des poèmes de Ronsard accompagnés par des musiques de Schubert. La distribution a une couleur un peu inattendue, grâce à Bernard Menez, qui apparaît ici assez décalé… Il m’a semblé que c’était là une jolie manière d’ouvrir le festival."

DIMANCHE 20 JUILLET. ABBAYE SAINTE-CLAIRE.
JOUR
NÉE DES AUTEURS
Deux spectacles pour un billet unique qui donne droit, en plus, à une Assiette périgourdine servie en guise de pause entre les deux: la Journée des auteurs, labellisée ou non SACD selon que ladite Société des auteurs apporte ou non son soutien à l’événement, est depuis longtemps un moment de choix dans le déroulement du festival. Moment hybride tenant à la fois des représentations traditionnelles et des Rencontres de Plamon, elle est, par cette hybridation même, comme l’emblème du festival, de ses vocations, et de son esprit.
18 heures
Lecture de L’Île de Vénus, de Gilles Costaz, par Julie Debazac et Thierry Harcourt.

J.-.P Tribout:

"L’auteur est aussi critique théâtral – on l’entend régulièrement au Masque et la Plume. Et cette pièce est assez amusante – disons qu’elle se situerait à mi-chemin entre La Petite hutte d’André Roussin et le Supplément au voyage de Cook de Giraudoux…"
19h30
Apéritif et Assiet
te périgourdine
Cet élément du programme se passe de commentaires…
21 heures
Écrits d’amour, de Claude Bourgeyx. Mise en scène et interprétation: Jea
n-Claude Falet.

J.-P. Tribout:

"Ce sera un spectacle cent pour cent régional: il est monté par une compagnie d’Aquitaine, et Claude Bourgeyx est un auteur bordelais. De plus, c’est un habitué du festival ; à la fin des années 90, j’avais invité Claude Piéplu qui interprétait des textes tirés d’un de ses recueils intitulé Les Petites Fêlures, et il était revenu en 2008 quand nous avions lu, déjà dans le cadre de la Journée des auteurs, quelques-uns de ses Petits outrages. Cette fois ce sont des Écrits d’amour – le titre parle de lui-même…"

LUNDI 21 JUILLET. JARDIN DES ENFEUS.
Doute, de John Patrick Shanley. Mise en scène: Robert Bouvier. Avec Josiane Stoléru, Émilie Chesnais, Jenny Mutela et Robert Bouvier.

J.-P. Tribout:

"…Malgré une couleur toujours bien aquitaine qu’on s’efforce de donner, les Jeux du théâtre de Sarlat n’est pas un festival régional, et encore moins un festival parisien… Chaque année il y a des compagnies qui viennent d’un peu partout, et celle qui monte cette pièce est implantée en Suisse, à Neuchâtel. Il y est question d’une école religieuse dont la directrice a des doutes sur les meurs d’un des prêtres-professeurs de son établissement, soupçonné d’avoir des relations coupables avec un de ses jeunes élèves. Mais elle n’a aucune preuve ; on est à la fois du côté de la rumeur et de l’intime conviction, dans la confrontation de deux volontés de bien faire… Et même si la pédophilie est au centre du propos, ce serait un contresens que de l’interpréter comme une pièce anticléricale ou antireligieuse… Je ne connais pas très bien l’auteur ; je sais juste qu’il est américain, qu’il a beaucoup vécu en Angleterre, et qu’il existe une adaptation cinématographique de Doute que je n’ai pas vue [le film, sorti en 2009, a été réalisé par John Patrick Shanley et compte Mery Streep parmi ses interprètes (N.d.R.)]. Outre que le texte est intéressant et qu’il soulève bien des problèmes – je pense qu’il y aura de vives discussions “de fond” le lendemain, à Plamon – l’interprétation est excellente. Je soulignerais la présence de Josiane Stoléru qui, peu connue du grand public, a une belle notoriété dans le monde du spectacle. Pour le côté people, on précisera qu’elle est la compagne de Patrick Chesnais…"

MARDI 22 JUILLET. ABBAYE SAINTE-CLAIRE.
Duras, la vie qui va, d’après des textes de Marguerite Duras. Adaptation, mise en scène et interprétation: Claire Deluca et Je
an-Marie Lehec.

J.-P. Tribout:

"Je ne suis pas personnellement un fervent admirateur de Marguerite Duras, mais Claire Deluca, qui est une amie et une excellente comédienne, est une fidèle de cet auteur – elle a joué ses pièces tout au long de sa carrière, elle a également été très proche d’elle – et, avec Jean-Marie Lehec, elle a monté un spectacle à partir de textes légers de Duras – or il n’y en a pas tant que ça… Elle avait réalisé ce montage du vivant de Marguerite Duras, qui lui avait donné son accord; les textes sont entrecoupés d’interventions de Claire qui évoque son amitié pour Duras. On sourit beaucoup: on est dans la légèreté, l’aphorisme, l’affirmation rigolote… on est amené à Duras par des chemins où on ne l’attend pas et je trouve que c’est un contrepoint intéressant à faire entendre aux spectateurs qui ne connaîtraient Marguerite Duras qu’à travers ses textes les plus célèbres et sa poésie."

MERCREDI 23 JUILLET. PLACE DE LA LIBERTÉ.
L’Importance d’être sérieux, d’Oscar Wilde. Mise en scène: Gilbert Désveaux. Avec Claude Aufaure, Clémentine Baert, Mathieu Bisson, Mathilde Bisson, Arnaud Denis, Emmanuel Lemire et
Margaret Zenou.

J.-P. Tribout:

"L’adaptation du texte est signée Jean-Marie Besset; je trouve qu’elle est particulièrement fine. Cette pièce a en français plusieurs intitulations (L’Importance d’être constant, notamment) dont chacune s’efforce, plus ou moins, de rendre le titre original qui joue sur l’homophonie d’un prénom, Ernest, et d’un adjectif, earnest. Il s’agit de deux jeunes gens qui s’inventent chacun un alter ego – l’un vit en ville et a un alter ego campagnard, l’autre vit à la campagne et a un alter ego citadin. Cela leur permet de vivre leurs fantasmes tout à leur aise, hors de leur milieu habituel. Deux jeunes femmes qui souhaitent épouser ces deux personnages sont aussi de la partie – on est dans un jeu de bisexualité, de séduction… chapeauté par une gorgone hallucinante, lady Bracknell – interprétée par Claude Aufaure. Outre sa qualité, je pense que ce spectacle a le mérite de faire entendre un texte d’Oscar Wilde très brillant qu’on ne monte pas souvent."

JEUDI 24 JUILLET. JARDIN DES ENFEUS.
Le Gai Savoir du clown. Conférence drolatique de et pa
r Alain Gautré.

J.-P. Tribout:

"On a là un “classique” du festival: la conférence-spectacle. L’auteur-interprète est un comédien clown qui a été formé chez Ducroux, et qui de plus est aquitain : sa compagnie est basée à Villeneuve-sur-Lot, donc pas très loin de Sarlat. J’ai vu ce spectacle en Avignon, et je le trouve de très grande qualité. Ce n’est pas une conférence universitaire: il raconte bien la naissance du clown, comment les clowns anglais ont détrôné les clowns italiens – il y a donc en effet une véritable information sur l’art du clown et son histoire, mais évidemment, ça dérape, et la conférence offre une très belle surprise dont bien sûr je ne dirai rien ! Et même si le clown pour nous est un personnage de cirque c’est au théâtre qu’il puise ses origines, chez les bouffons shakespeariens, et dans la Commedia dell’arte – et, avec ce spectacle, il (re)devient un personnage de théâtre…"

VENDREDI 25 JUILLET. PLACE DE LA LIBERTÉ.
Delicatissimo, un spectacle de La Framboise frivole. De et avec Peter Hens et Bar
t Van Caenegem.

J.-P. Tribout:

"Nous sommes là dans un genre très différent: il s’agit d’humour musical. La Framboise frivole est une compagnie flamande, qui propose un spectacle à la fois hilarant et savant, irracontable puisqu’il repose presque uniquement sur des effets visuels et auditifs. Il n’est pas nécessaire d’être un mélomane averti pour jouir du spectacle : sans identifier tel ou tel morceau, on a tout de même quelque chose à voir et à écouter – il y a vraiment plusieurs niveaux d’accès, et Délicatissimo peut toucher un très large public."

Cela me rappelle un de mes enthousiasmes sarladais les plus vifs mais ô combien inattendu: l'inoubliable Corps à cordes du Quatuor. J'aurais volontiers traversé la nuit tout entière à les écouter/regarder, touchée jusqu'au tréfonds par leur jeu et leur musique, moi qui pourtant, suis totalement "musiquignare" et dépourvue de toute "oreille musicale"...

SAMEDI 26 JUILLET. JARDIN DES ENFEUS.
Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector qui est mort… d’après Andromaque, de Jean Racine. Mise en scène: Néry. Avec Nelson-Rafaell Madel
et Paul Nguyen.

J.-P. Tribout:

"Voilà un spectacle formidable! je suis allé le voir au théâtre Sylvia Montfort, sur la seule incitation du titre qui m’amusait beaucoup… et j’ai ainsi découvert ce collectif que je ne connaissais pas. Leur travail est remarquablement intelligent: à partir du texte de Racine, qui n’est pas de la première drôlerie, ils sont parvenus à monter une pièce qui s’adresse aussi bien à des enfants d’une dizaine d’années qu’à de savants universitaires chenus… On démarre en mettant le texte de Racine dans le contexte de la guerre de Troie – mais une guerre de Troie racontée de manière très ludique, avec des ballons qu’on perce… – puis, de là, on glisse vers l’histoire d’Andromaque et peu à peu, de glissements en glissements, extrêmement subtils aussi bien textuellement que plastiquement – les éclairages se modifient, le jeu avec les accessoires a aussi sa part de sens – les deux comédiens, car ils ne sont que deux, s’emparent des personnages de la pièce et se mettent à dire le texte de Racine d’une manière exceptionnelle. Je n’ai jamais entendu aussi bien le vers racinien qu’à la fin de ce spectacle."

DIMANCHE 27 JUILLET. PLACE DE LA LIBERTÉ.
Le Mariage de Figaro ou la folle journée, de Beaumarchais. Mise en scène: Jean-Paul Tribout. Avec Marie-Christine Letort, Éric Herson-Macarel, Agnès Ramy, Xavier Simonin, Claire Mirande, Pierre Trapet, Alice Sarfati, Jean-Paul Tribout, Thomas Sagols, Marc Samuel et Jea
n-Marie Sirgue.
Jean-Paul Tribout arborant la double casquette de comédien et de metteur en scène : voilà un plaisir dont il n’avait pas gratifié les festivaliers depuis 2012… Tout en me réjouissant de le revoir dans ses œuvres je m’étonne un peu de constater qu’il monte une pièce très connue d’un auteur qui ne l’est pas moins quand je m’étais habituée à le voir préférer des textes plus rares (Nekrassov, ou la seule comédie que Sartre ait écrite, par exemple)…
"Mais tu sais aussi combien j’apprécie le XVIIIe siècle!", m’a-t-il répondu. Et de me rappeler brièvement tous ces grands des Lumières qu’il a déjà mis en scène: Crébillon, Diderot, Marivaux… Quant à Beaumarchais, "c’est un personnage qui me séduit particulièrement, d’abord par toutes les facettes de son activité: horloger, professeur de harpe des filles du roi, agent secret, négociant avec le Chevalier d’Éon, marchand d’armes avec les insurgents d’Amérique et représentant officieux de la France qui ne voulait pas s’engager… et, au milieu de tout ça, quand il a un peu de temps, il écrit des pièces… dont ce Mariage de Figaro qui, pour moi, est un des chefs-d’œuvre de la littérature française. C’est une pièce exceptionnelle, que j’ai toujours eu envie de monter mais en me disant que je n’en aurai jamais les moyens, ne serait-ce qu’à cause de la distribution: il y aura en tout une douzaine d’acteurs. Or on m’a récemment permis de monter ce spectacle, et puis il se trouve qu’au début de ma carrière j’ai joué le rôle de Chérubin, dans un Mariage mis en scène par André Reybaz qui dirigeait à l’époque le Centre dramatique du Nord. J’ai commencé dans cette pièce, peut-être vais-je finir avec elle… mais le problème est qu’aujourd’hui, pour une question d’âge, il n’y a plus grand-chose que je puisse interpréter, à part le personnage de Bartholo, très secondaire certes, mais cela me permet malgré tout d’être sur le plateau avec mes camarades."

LUNDI 28 JUILLET. ABBAYE SAINTE-CLAIRE.
Contractions, de Mike Bartlett. Mise en scène et interprétation: Elsa Bosc e
t Yaël Elhadad.

J.-P. Tribout:

"L’auteur est un Anglais, qui a lui aussi vécu aux États-Unis et qui, dans cette pièce, pousse jusque dans ses extrémités une situation qui existe réellement dans certaines entreprises américaines, à savoir une clause dans le contrat d’embauche stipulant qu’un employé ayant une relation amoureuse ou simplement sexuelle avec un collègue doit impérativement en informer le service des Ressources humaines parce que en effet ça peut influer, en bien ou en mal, le travail qu’il effectue pour l’entreprise. La pièce se présente comme une succession d’entretiens entre une employée et la directrice des Ressources humaines ; elle est très dure, formidablement jouée mais, bien sûr, ne s’adresse pas au tout-public. Et, étant donné le sujet, entre autres le dilemme cornélien entre la nécessité de ne pas perdre son travail et le désir de préserver ses liens affectifs, ce sera sans doute un de ses spectacles qui alimentera de fortes discussions…"

MARDI 29 JUILLET. JARDIN DES ENFEUS.
Opus cœur, d’Israël Horovitz. Mise en scène: Caroline Darnay. Avec Jean-Claude Bouillon et
Nathalie Newman.

J.-P. Tribout:

"J’ai découvert cette pièce il y a plusieurs années mais sous un autre titre, Quelque part dans cette vie; elle a été créée en France par Pierre Dux et Jane Birkin. L’histoire est celle d’un professeur de musicologie qui est sur le point de mourir et qui a besoin d’une aide ménagère pour l’aider à traverser ses derniers mois. Et il se rend compte que la jeune femme qu’il engage est une de ses anciennes étudiantes, devenue aide ménagère parce qu’il l’avait recalée à plusieurs examens. Toute la pièce est construite sur les rapports qui se nouent entre ces deux personnages qu’un important passif sépare et elle est, elle aussi, superbement jouée."

MERCREDI 30 JUILLET, ABBAYE SAINTE-CLAIRE.
Qui es-tu, Fritz Haber? d’après Le Nuage vert, de Claude Cohen. Mise en scène: Xavier Lemaire. Avec Isabelle Andréani et
Xavier Lemaire.
Isabelle Andréani et Xavier Lemaire: deux noms pour moi associés à de mémorables et délicieux moments théâtraux aussi bien sarladais (Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, en 2008) que parisiens (Le Jeu de l’amour et du hasard, ma première rencontre avec la compagnie des Larrons au théâtre Mouffetard puis, voici trois ans, L’Échange, sur la scène du même théâtre, qu’ils m’ont rendu intelligible) – ce qui me conduira très certainement, sur la seule foi de ces souvenirs, compte (presque) non tenu du texte dont ils se sont emparés, sur les gradins de Sainte-Claire…

J.-P. Tribout:

"C’est le spectacle sur la guerre de 14-18, une remémoration dont la programmation de cette année ne pouvait faire l’économie…Mais cette pièce n’appartient pas à cette littérature des tranchées qui s’est développée dans l’entre-deux-guerres: le texte de Claude Cohen est paru en 2010. Fritz Haber et sa femme Clara [sa première épouse, Clara Immerwahr, qui se suicidera en 1917 après avoir échoué à empêcher son mari de poursuivre ses travaux sur les gaz toxiques (N.d.R).] sont un couple de chimistes allemands tout à fait réels, l’un et l’autre de très haut niveau – lui d’ailleurs a eu le prix Nobel de chimie en 1918 – et Fritz Haber est l’inventeur du gaz moutarde, qui a été largement utilisé pendant la Première Guerre mondiale. Tous les deux sont d’origine juive mais lui voulait tellement être intégré à la société allemande qu’il est devenu plus allemand que les Allemands. La pièce a pour cadre un dîner organisé en compagnie de plusieurs militaires allemands, après le succès du gazage des armées alliées. Lui est très fier, mais sa femme est scandalisée ; la dispute prend un tour moral, philosophique, et l’on voit se profiler des questions majeures : un scientifique peut-il, sous prétexte de servir son pays, utiliser tous les moyens ? Doit-il, dans la façon de mener ses recherches, tenir compte des éventuelles utilisations criminelles qui pourraient être faites de ses découvertes ou bien au contraire interrompre volontairement ses travaux pour ne pas risquer de voir se développer des outils abominables?… Il faut savoir aussi que Frantz Haber est l’inventeur involontaire du Zyklon B, le gaz qui sera utilisé dans les camps pour exterminer les juifs et dont il ne verra pas l’application puisqu’il est décédé en 1934. Et ce que soulève le problème des gaz toxiques vaut évidemment pour le nucléaire, de nos jours… Ce questionnement, à partir de personnages réels, qui ont réellement eu cette opposition éthique, prend une acuité toute particulière, surtout à la lumière de ce que l’on sait aujourd’hui sur ces gaz."

JEUDI 31 JUILLET. JARDIN DES ENFEUS.
La Vie de Galilée, de Bertolt Brecht. Mise en scène: Christophe Luthringer. Avec Régis Vlachos, Aurélien Gouas, Charlotte Zotto et J
éremy Braitbart.

J.-P. Tribout:

"Nous voilà avec une pièce connue d’un auteur connu… Lorsqu’on la monte en intégralité, elle doit durer dans les trois heures; ici, Christophe Luthringer en donne une version très raccourcie, mais avec beaucoup d’intelligence et d’habileté dans la mise en scène de façon à conserver les questions essentielles que pose la pièce. Ces questions, on les connaît… Galilée, mis en demeure d’abjurer ses théories sans quoi il sera brûlé vif, choisit d’abjurer; ses disciples prennent cela pour de la lâcheté mais grâce à cette lâcheté, Galilée va pouvoir continuer secrètement ses recherches et, surtout, faire passer ses connaissances. Alors vaut-il mieux faire le dos rond face aux autorités, feindre de plier mais poursuivre ce que l’on a commencé, ou bien s’opposer frontalement aux instances de pouvoir, tout en étant sûr de perdre la partie – des questions dont on peu supposer qu’elles se sont posées à Brecht lui-même en plusieurs occasions… Je connais bien le travail de Christophe Luthringer, mais j’avoue ne pas savoir comment il a abordé ce texte de Brecht ni quelles sont les coupes qu’il a opérées… Ce sera pour lui une première prestation sarladaise – une “première fois” qu’il bisse puisque le spectacle suivant a aussi été mis en scène par lui…"

VENDREDI 1er AOÛT. ABBAYE SAINTE-CLAIRE.
Jeanne et Marguerite, de Valérie Péronnet. Mise en scène : Christophe Luthringer. Avec
Françoise Cadol.

J.-P. Tribout:

"Cette fois, Christophe Luthringer s’est attaqué à un texte totalement contemporain, et il en a confié l’interprétation à sa femme. Une seule comédienne pour incarner deux femmes, l’une qui, au début du XXe siècle, écrit à la plume sergent-major à l’homme qu’elle aime, l’autre qui, de nos jours, surfe sur Internet d’un site de rencontre à l’autre… Des moyens différents mais, grosso modo, la préoccupation est la même : échanger avec un partenaire sentimental; ce qui compte n’est pas comment on correspond, mais ce qu’on écrit. Chaque lettre passe ainsi d’une époque à l’autre, pour aboutir à la fin sur une surprise que là non plus je ne révélerai pas. Mais je soulignerai quand même que c’est un spectacle très délicat, très fin, et formidablement joué."

SAMEDI 2 AOÛT. JARDIN DES ENFEUS.
Hamlet 60, d’après William Shakespeare. Mise en scène: Philippe Mangenot. Avec Rafaèle Huou, Olivier Borle, Émilie Guiguen, Gilles Chabrier, Philippe Mangenot
et Hervé Daguin.
Au seul titre, suivi par la mention "d’après Shakespeare", on sait tout de suite que l’on est dans le domaine de la revisitation, de la réappropriation nécessairement iconoclaste et plus seulement dans celui de la seule mise en scène avec ce que cela comporte d’adaptation et de lecture "très personnelle" de la part d’un metteur en scène aventureux – ou franchement culotté… plus du côté, pour rester dans les références sarladaises, d’Alexis Michalik qui avait fait de La Mégère apprivoisée une Mégère (à peu près) apprivoisée d’à peu près Shakespeare, indiquait l’affiche – que de celui des Sans cou qui avaient pourtant fièrement ébouriffé le monument shakespearien.

J.-P. Tribout:

"Philippe Mangenot et sa compagnie viennent de Lyon; le titre signifie tout simplement que Hamlet est ramené à une durée de 60 minutes – en réalité, c’est un peu plus long, mais il s’agit plus de signifier l’ampleur du raccourcissement avec un titre qui sonne bien que d’être exact d’un point de vue chronométrique… Le spectacle reflète son interrogation sur Hamlet, parce qu’il s’est rendu compte que d’une traduction à l’autre, c’était une histoire différente qui était racontée. Philippe Mangenot commence par nous resituer l’intrigue – bien sûr d’une manière non conventionnelle… – et puis peu à peu il “lève les lièvres shakespeariens” si j’ose dire : un élément après l’autre, il se demande pourquoi on le trouve sous telle forme chez tel traducteur, sous cette autre forme chez tel autre et ainsi de suite. Il nous rend témoins de toutes ces bizarreries, comme si la bobine du film était rembobinée puis redéroulée sous sa direction de metteur en scène un peu démiurge qui attire notre attention sur un certain nombre de problèmes que pose la pièce. Mais c’est bel et bien l’intrigue d’Hamlet qui nous est racontée ; il n’est donc pas indispensable de connaître parfaitement la pièce de Shakespeare pour profiter du spectacle qui par ailleurs est très amusant."


DIMANCHE 3 AOÛT. JARDIN DU PLANTIER.
Teresina, de Fabio Marra. Mise en scène : Fabio Marra. Avec Sonia Palau
et Fabio Marra.

J.-P. Tribout:

"Étant donné les contraintes “techniques” de ce spectacle – qui doit plaire aux très jeunes enfants comme aux adultes, supporter une représentation en pleine lumière puisqu’il est programmé en fin d’après-midi et pouvoir être joué sur des tréteaux puisqu’on ne peut pas installer d’infrastructures trop importantes dans le jardin du Plantier – on propose généralement de la Commedia dell’arte. Mais à s’en tenir là, on tombe assez vite dans une espèce de routine, qui risque de lasser, quelle que soit la qualité du spectacle… Teresina relève bien de la Commedia, mais c’est une pièce toute contemporaine, écrite par Fabio Marra et interprétée selon la technique de la Commedia sans pour autant être fondée sur les lazzis traditionnels. C’est amusant, fin, sensible, assez virtuose dans la forme – ils ne sont que deux à jouer, avec quelques marionnettes – et je suis sûr que tous les spectateurs, même les petits enfants, trouveront leur plaisir à suivre les mésaventures de Teresina, abandonnée par son mari après qu’il lui a fait un bébé…"


LUNDI 4 AOÛT. JARDIN DES ENFEUS.
La Bande du Tabou, cabaret Saint-Germain-des-Prés de Prévert, Vian, Béart, Kosma, Sartre, Aragon, Ferré, Gainsbourg... Création collective avec Claire Barrabès, Fiona Chauvin, Sol Espeche, Antonin Meyer-Esquerré, Pascal Neyron, Yoann Parize, Lorraine de Sagazan, Jonathan Salmon et Guillaume Tarbouriech.

J.-P. Tribout:

"Le Tabou est un lieu mythique de l’après-guerre, une de ces caves où l’on fait de la musique, probablement la plus célèbre, où tout le monde se rencontre pour danser, fumer, boire… Tous les artistes qui comptent à l’époque se sont produits là : Boris Vian, Juliette Gréco… et l’on y a aussi croisé les grands intellectuels, comme Sartre et Beauvoir. Et dans ce spectacle, on les retrouve tous! On chante, on danse, on discute… Ils sont une quinzaine sur scène, comédiens et musiciens, pour offrir un spectacle très énergique, qui m’a paru être un beau point d’exclamation pour conclure ce 63e festival de Sarlat."

En effet… ne dit-on pas d’ailleurs que "tout finit par des chansons"? Même une parenthèse théâtrale aussi plaisante, et d’aussi belle qualité que le festival de Sarlat. Et des chansons de cette eau-là sont bien de nature à éteindre un peu l’inévitable mélancolie qui accompagne toujours les clôtures. Mais n’anticipons pas sur cette dernière quand le lever de rideau est encore à venir…
Si l’on peut, depuis que le programme a été r
endu public, préparer tranquillement son "carnet de spectacles" il faudra en revanche attendre le 30 juin pour réserver ses places (la billetterie sera ouverte comme de coutume un peu avant à la seule intention des membres actifs, soit cette année, du 25 au 28 juin). D’ici là, rien autre à faire qu’être à la joie de l’attente – on sait bien qu’en matière de perspective heureuse, elle est ce qu’il y a de meilleur…

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  • Evanescences
    Revenir à la vie en "écrivant sur"... J'y crois, dur comme fer, dès que j'ouvre un livre. Très vite naissent, plus ou moins fragmentaires, des pensées que je verrai s'infirmer ou se confirmer au fil des pages en tout cas se compléter, s'affiner, se développer...
  • Où donc...
    ... ma façon de lire qui fait foisonner les idées, les mêle d'émotivité et d'intuitions plus ou moins floues puis qui parvient sans trop de peine à organiser tout cela en pensée articulée, toute prête à impulser un geste scriptural suffisamment sûr pour...
  • Retour aux chroniques...
    Enfin... timide retour: le vrai, celui qui signifie des publications assez régulières et consacrées à des livres, des spectacles ou des expositions, s'est amorcé il y aura bientôt un an sur k-libre . Il s'est interrompu depuis plus d'un mois, les ouvrages...
  • Emergence
    Depuis janvier à nouveau le désert, l'immense désert de silence au bord de nuits qui n'en finissent pas d'être ombres profondes, abîmes parcourus de tourmentes malgré ici ou là quelques trouées de lumière qui empêchent l'absolue déréliction de submerger...
  • Inactualité...
    Au printemps 2021, histoire de retrouver un peu d'oxygène mental grâce à l'écriture mais n'ayant plus aucune motivation pour me risquer aux «introspcopies», et pas davantage pour muser en «petites errances», je me suis dit que la meilleure voie était...

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