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7 avril 2014 1 07 /04 /avril /2014 10:12

La "une" du numéro 219 du mensuel La Terrasse vient tout juste de me fournir l'occasion de rétrospecter vers la 62e édition du festival de Sarlat, celle de l'été 2013. Dans la rubrique "Dernières actus", je reconnais tout de suite le visage de Serge Maggiani qui, le 23 juillet dernier à l'abbaye Sainte-Claire, avait invité les spectateurs à une petite promenade dantesque des plus réussies ‒ une de ces "conférences-spectacles" telles que le festival de Sarlat en épingle régulièrement à son programme, un genre théâtral en soi qui emprunte à la fois à l' "exposé sur" et à l'interprétation d'une œuvre.

J'avoue m'être demandé, à la lecture du programme, ce qu'allait devenir, coulé dans ce moule scénique, la Divine Comédie, ce poème de cent chants, immense par sa beauté, sa longueur, et par la place qu'il occupe dans la culture mondiale. J'avais pour ma part découvert cette œuvre-cathédrale à travers l'une des plus belles éditions qui soient, celle de Diane de Selliers, parue en 2008 dans sa "Petite collection" avec en guise d'illustrations l'intégralité des dessins réalisés par Sandro Botticelli ‒ une formidable aventure de lecture qui m'avait surtout fait sentir combien le poème est complexe, riche de mille difficultés de traduction sur lesquelles Jacqueline Risset, l'auteur de la version retenue par Diane de Selliers, s'explique avec brio, et aujourd'hui ombré d'obscurités parce que nombre d'allusions sont devenues incompréhensibles, tout enténébrées sous le cumul des siècles qui nous a éloignés de leurs références au point que nous n'en voyons plus rien même en fouillant dans les archives disponibles... Comment, en à peine plus d'une heure, faire comprendre ce monument? Le dire, en si peu de temps?

Ce que je tenais pour une gageure s'est avéré un pari pleinement gagné...À partir de deux chants seulement de "L'enfer", dont plusieurs vers sont dits dans leur langue d'origine et non traduits, mêlés de commentaires touchant aussi bien à la biographie du poète qu'à l'histoire de Florence et de l'Italie, à la linguistique, à la symbolique, à la numérologie... commentaires souvent surprenants, que l'on sent doctes mais auxquels est insufflée parfois une note d'humour, Serge Maggiani réussit ce miracle de nous rendre familière la Divine Comédie. On découvre non seulement le poème dans son essence poétique le comédien a lui-même traduit les vers qu'il a choisi de dire en français, en s'inspirant des traductions existantes mais en donnant à la sienne assez de simplicité pour qu'elle ait vertu d'explication tandis qu'il laissait aux vers dits en italien le pouvoir de transmettre la poésie, cette musique du sens qui se joue en chacun par-delà le sens dénoté des mots, et procédant ainsi il peut en effet se contenter de deux chants pour faire passer l'essentiel des richesses de l’œuvre ‒ mais aussi, grâce aux commentaires si judicieusement élaborés, l'étendue des gloses qu'il a suscitées au fil des années.

Une fois dit le dernier mot du spectacle le charme a perduré et j'en savoure aujourd'hui encore, à plusieurs mois de distance, les doux effets, dont le plus notable est de ne plus être intimidée par cet immense poème et d'en savoir, à son sujet, beaucoup, presque comme si, outre le texte lui-même, j'avais lu tous les livres où Serge Maggini a puisé pour écrire ses commentaires.

Dans le cadre intimiste de Sainte-Claire, encore tout éclairé d'un crépuscule estival que la pénombre entame à peine et traversé d'une brise légère, j'ai eu l'impression d'assister à une causerie, d'écouter un promeneur de hasard qui, sollicité par quelques passants curieux, se serait spontanément aventuré à partager avec eux sa passion pour un poème dont il aurait, au vent, lâché quelques vers. Pourtant, le lendemain à Plamon, je devais apprendre qu'il n'y avait pas un mot qui fût improvisé et qu'en outre tout son texte était ajusté au millimètre, non seulement pour que les extraits de poème soient harmonieusement coulés dans les commentaires mais aussi, en termes de construction, pour produire un certain rythme ‒ comme en poésie, la mesure et le tempo sont primordiaux. Je me souviens que cela m'avait beaucoup surprise et, encore aujourd'hui, plusieurs mois après, je reste admirative de cet art qu'avait eu Serge Maggiani de ne rien laisser paraître de cette rigueur et de ne jamais donner d'autre allure à son interprétation que celle d'une conversation engagée en toute spontanéité.

Indépendamment de ce que lui a apporté Serge Maggiani par son interprétation, ce texte est au cordeau, si bien pensé qu'il garderait sa force hors de scène, sous forme de livre... Je me souviens qu'à Plamon, le comédien avait dit qu'un projet éditorial existait mais, à l'occasion de cette reprise aux Abbesses, je n'en ai pas encore trouvé trace. Sans doute est-il toujours "dans l'air"... puisse-t-il sans tarder se concrétiser.

La "rencontre de Plamon" nous apprit mille autres choses qui n'étaient pas dites dans le spectacle mais, avec le fossé de temps qui s'est creusé je ne suis plus très sûre, en relisant mes notes prises alors "sur le vif", de ce qu'elles doivent à l'un ou à l'autre ‒ par exemple que la Divine Comédie a si bien imprégné la langue italienne que ce sont plus d'une centaine de ses vers qui sont devenus des proverbes ou des expressions figées omniprésents dans le langage courants, et sans que les locuteurs en ignorent l'origine...

NB. Un superbe "dossier pédagogique" est accessible en ligne à partir de la page du spectacle sur le site du théâtre des Abbesses. Magnifiquement illustré, il retrace la "petite histoire" de ce seul-en-scène, présente son auteur-interprète, et donne de précieuses informations sur Dante, la Divine Comédie, les représentations de l'enfer, du purgatoire, du paradis...

.

Nous n'irons pas ce soir au paradis
Textes de Dante Alighieri (Divine Comédie, chants I et V de "L'enfer") mêlés de commentaires de Serge Maggiani.
Mise en scène et interprétation:
Serge Maggiani.
Avec la collaboration de Valérie Dréville.
Durée;
1h20

Jusqu'au 11 avril 2014 au théâtre des Abbesses
31 rue des Abbesses,
75018 Paris
Du mercred
i au vendredi à 18h. Tél.: 01 42 74 22 77.

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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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