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17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 13:31
Encro-synchro

Au départ, une aventure photographique dont je ne soupçonnais pas (enfin, il me semble) qu’elle avorterait dès ses prémices – le Marathon photo 2014, dont le principe était de réaliser en deux jours une série de dix images répondant chacune à un sujet imposé, dans le cadre d’un thème plus large mais ancré à Créteil : "Portraits de femmes engagées". Parmi les sujets imposés, celui-là, inspiré d’un projet artistique lancé par Bruce Clarke pour commémorer, en avril 2014, le vingtième anniversaire du génocide rwandais et qui a lui-même engendré une proposition photographique sur la Toile (voir ici la vidéo présentant le projet et l’initiative web de Gaël Faye, qui le parraine: les internautes de par le monde sont invités à poster une photo les représentant en pied avec, à la main, une feuille de papier sur laquelle est inscrit, dans leur langue, Je suis debout): choisir un lieu emblématique de Créteil et photographier une femme tenant à la main une feuille de papier portant l’inscription Je suis débout. Aussitôt le lieu "emblématique" s’est imposé à moi: le mur de la place Salvador Allende,

où sont gravés gravé les célèbre vers de Paul Éluard Je suis né pour te connaître/Pour te nommer/ Liberté,

d’où émerge, comme s’élançant hors des glus dictatoriales, un magnifique corps de bronze, sans tête – peut-être pour que s’y reconnaissent mieux, et indifférenciés, les visages de tous les damnés de la Terre.

Et puis le support d’écriture: ce serait une feuille de papier fort, légèrement sable pour éviter la trop forte crudité du blanc pur qui, pour moi, rend la mise au point lors de la prise de vue difficile, rectangulaire pour faire écho à la verticalité du mot debout. La phrase serait tracée au pinceau, à l’encre de Chine. Non que j’aie la moindre prétention à vouloir donner une qualité calligraphique à l’inscription car j’en suis incapable mais je voulais user d’un matériau noble, susceptible d’offrir un beau rendu de matière même issu d’un geste non maîtrisé et qui, sans être "le" motif de la photo (sans doute serait-il, en outre, imperceptible sur le tirage), témoigne par son seul aspect d’un minimum de recherche préalable. Afin de me chauffer la main et de me préparer au tracé que je voulais sûr, je me suis amusée, avec un pinceau plat, à couvrir de traces d’encre de petits rectangles de papier toilé, m’essayant à diverses dilutions, faisant varier la force avec laquelle j’appuyais sur mon pinceau ou l’orientation de celui-ci… et je découvrais combien cette encre est belle, profond et luisant son noir quand elle est pure, d’une nuance chaude, comme traversée de soleil lorsqu’elle est fortement diluée ; une matière qui jouait admirablement avec la texture toilée du papier – mais hélas, n’étant pas assez artiste pour savoir faire émerger des univers formels intéressants de quelques gestes mal assurés de débutante confrontée à un matériau nouveau, ni assez technicienne pour, grâce à une connaissance approfondie des possibilités plastiques de l’encre ou du papier apportée par une longue pratique, créer des motifs signifiants, je n’ai produit que de pathétiques barbouillages que pourtant je regardais d’un œil ravi, non pas pour eux-mêmes mais parce qu’ils étaient empreints de cet émerveillement éphémère qui, aux premiers essais, m’avait emportée.
Une fois l’encre quittée, je suis allée à la MAC de Créteil assister à une projection dans le cadre du Festival de films de femmes – la veille, encore persuadée que j’arriverai au bout de mon marathon, j’étais allée là-bas traiter l’un des sujets : "photographier une réalisatrice". Siu Pham, réalisatrice vietnamienne qui passait par là, s’est gentiment prêtée au jeu et, de mon côté, je lui ai promis que je viendrai voir son film le lendemain, Homostratus. Il était précédé d’un court métrage, Kijima stories.

Juste avant le début de la projection, sa réalisatrice, Laetitia Mikles, a succinctement expliqué que ce film est un documentaire relatant l’histoire d’un yakuza repenti devenu moine trappiste, un certain M. Kijima. Premières séquences : un gros plan sur un encrier qu’on ouvre… une feuille de papier journal où un portrait dessiné se détache au milieu des idéogrammes… une feuille que l’on verra tout au long du film passer entre diverses mains, qui la plient, la déplient, la manipulent en même temps que leur propriétaire évoque M. Kijima. Des successions d’interviews, chacune portrait implicite de l’interviewé tandis qu’à travers les propos tenus se révèle bribe après bribe l’histoire de M. Kijima. Et scandant ce récit construit par empilement de récits fragmentaires, des séquences montrant des dessins en cours de réalisation – des dessins illustrant ce qui se raconte, à l’encre de Chine ou bien à l’aquarelle, mais dont on ne verra jamais qui les réalise. Le dessin, lui seul, et le bout du pinceau, parfois une amorce de main, apparaît à l’écran. Curieux documentaire en vérité, mais superbement envoûtant, d’une étonnante complexité de construction fluidifiée par le montage qui laisse à l’esprit une empreinte profonde. M’ont aussi fascinée ces merveilleux plans montrant les mutations de l’encre une fois que le pinceau a effleuré la surface détrempée de la feuille. Et les méandres de la narration, et ces effets qui fondent les images du réel à leur représentation aquarellée pour revenir au réel… Un documentaire, vraiment??? Pourtant, que de mirages.


L’encre du journal, celle des tatouages, des dessins et aquarelles dont la réalisation structure tout le film – l’encre de mes jeux graphiques du matin et de mes propres tatouages les fils se nouent sans fin et se diluent aussi…

Encrages/ancrages

Synchronicités: encro-synchro.


Pulsation obsédante, persistante, de ce qui vient et ne laisse que traces sans que je puisse les figer. Les émergences n’ont cessé de filer en pointillés qui se pressaient, presque au rythme des figures nées au bout du pinceau et dans une même efflorescence, que j’ai cru un temps pouvoir restituer dans cette spécificité du surgissement fugace par une écriture syncopée, non construite – automatique si l’on veut et qui ne veuille surtout pas dire quelque déconstruction que ce soit mais juste refléter une fugacité presque impalpable tant elle est éphémère, aiguë pourtant lorsqu’elle survient – je n’ai pas su: toujours il me faut aller au plus long. Plus de traces mais ce long flot qui dilue, pareil à la vague aventureuse qui, à marée montante, efface dans le sable les empreintes des passants.

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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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